Chapter 18 - Les heures de Nadine

Nadine Chassaing me retrouva un jeudi dans un salon de thé à l'écart du centre. Elle avait demandé à venir seule, sans caméra, sans Mathis et sans promesse d'article. Je lui avais proposé plusieurs lieux pour qu'elle choisisse celui où elle se sentirait à l'aise. Elle arriva avec une chemise cartonnée et un manteau qui sentait la lessive. « J'ai failli ne pas venir », dit-elle. « J'ai l'impression que tous ceux qui me demandent des papiers veulent finalement me dire que j'aurais dû les garder mieux. » Je répondis qu'elle pouvait repartir après son café si elle le souhaitait.
Elle avait travaillé quatre ans dans des immeubles appartenant à une société administrée par Armand. Son contrat avait changé plusieurs fois. Les heures de fermeture étaient devenues des heures de nettoyage supplémentaires non payées, puis on lui avait demandé de signer des feuilles ne correspondant pas toujours à son emploi du temps. Quand elle avait contesté, un responsable lui avait répondu qu'elle était agressive et que les résidents se plaignaient d'elle. Deux contrats avaient pris fin dans des circonstances qu'elle contestait. Elle avait besoin d'argent pour aider son fils étudiant et s'était longtemps tue.
« Vous comprenez pourquoi je vous parle ? » demanda-t-elle.
Avant de se mettre à raconter son histoire, Nadine avait examiné la carte du salon de thé pendant une minute entière. Elle avait finalement choisi une infusion, puis vérifié qu'elle pouvait régler elle-même. Je lui avais dit que je l'invitais ; elle avait accepté seulement après avoir demandé si je l'avais proposé par politesse ou parce que je pensais qu'elle n'avait pas d'argent. Sa franchise m'avait surprise. Nous avions convenu que j'offrirais le thé et qu'elle pourrait offrir la prochaine fois si elle en avait envie. Cette négociation minuscule avait posé entre nous un équilibre que j'aurais dû rechercher dès le départ. Nous étions deux adultes venues parler, pas une héroïne et sa témoin.
« Parce que vous voulez être entendue sur ce que vous avez vécu. »
« Oui. Et parce que j'ai vu votre beau-père employer la même phrase avec une autre femme : elle invente parce qu'elle n'est pas stable. Je ne sais pas ce qu'il vous a fait. Ce n'est pas à moi de le savoir. Mais je sais ce qu'il m'a dit. »
Elle me montra un courrier d'avertissement et plusieurs plannings contradictoires. Je ne tentai pas d'en tirer moi-même une conclusion juridique. Je lui donnai les coordonnées de la permanence vers laquelle Sarah nous avait orientées pour les questions de travail. Nadine prit rendez-vous devant moi. Puis elle rangea soigneusement ses documents. « Je veux qu'on me paie ce que j'ai travaillé », dit-elle. « Je ne veux pas devenir le personnage secondaire de votre affaire. »
Cette phrase me fit rougir. J'avais commencé à imaginer son témoignage comme une pièce supplémentaire contre Armand. Nadine me rappelait que sa vie continuait hors de mon récit. Je m'excusai de l'avoir peut-être laissée croire que je la contactais seulement pour mon dossier. Elle accepta, puis me demanda où elle pouvait faire réparer la fermeture éclair de son manteau. Nous parlâmes de Fatou. Le salon de thé redevint un salon de thé.
À l'atelier, je racontai à Jeanne que Nadine cherchait des conseils. Je ne montrai pas ses papiers. Ma mère s'étonna que j'aie refusé d'en faire une copie. « Elle décidera à qui elle souhaite les confier », répondis-je. Fatou sourit : « Tu commences à comprendre ce que signifie tenir une porte ouverte. Ce n'est pas faire entrer les gens de force. »
Le lendemain, Nadine revint pour son manteau. Nora avait changé la fermeture et réparé un accroc sous la poche. Nadine paya le prix annoncé. Fatou lui offrit simplement un café parce qu'il pleuvait. Elles se découvrirent une passion commune pour les vieux feuilletons radiophoniques et passèrent un quart d'heure à discuter d'une actrice dont je n'avais jamais entendu parler. Je les regardai rire. Armand n'était pas le seul point commun possible entre deux femmes qui avaient traversé des difficultés.
La situation prit néanmoins une dimension nouvelle lorsqu'une seconde ancienne employée, Mireille, contacta la permanence et demanda si Nadine accepterait de lui parler. Celle-ci me demanda mon avis. Je répondis que je ne pouvais pas choisir pour elle. Elle décida de rencontrer Mireille dans un lieu public avec une personne de confiance. Plus tard, elle m'expliqua que leurs expériences présentaient des ressemblances, mais aussi des différences importantes. Elles voulaient obtenir chacune des réponses concernant son propre travail avant de réfléchir à une démarche commune.
Pendant ce temps, Armand annonça sur le site de sa société qu'il soutenait depuis vingt ans « la dignité des salariés et l'épanouissement des femmes ». Inès m'envoya le lien sans commentaire. Je regardai la photographie où il coupait un ruban devant un immeuble neuf. Il souriait comme au mariage. Je sentis l'envie de publier les documents de Nadine pour lui répondre. Puis je me souvins de sa phrase : elle n'avait pas demandé de devenir mon arme. Je refermai la page.
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Mathis me rejoignit sur le canapé. Il venait de recevoir un appel de son ancienne responsable : l'entreprise allait lui proposer de reprendre une partie de sa mission après examen de la situation et mise au point sur la sécurité des interventions. Elle ne présentait pas cela comme une absolution. Mathis était soulagé, mais inquiet de la manière dont ses collègues le regarderaient. « Tu as le droit d'y retourner sans faire un discours à chaque pause », lui dis-je. Il répondit qu'il aimerait beaucoup n'être, pour une journée entière, qu'un homme qui sait réparer une porte.
Le soir, Nadine m'envoya une photographie de son manteau suspendu dans son entrée, la fermeture parfaitement droite. En dessous, elle avait écrit : « Au moins, ça, c'est réparé. Pour le reste, je m'en occupe. » Je gardai ce message, non comme un élément de preuve, mais comme un rappel. Nous n'étions pas seulement les personnes à qui Armand avait fait du mal. Nous étions aussi celles qui savaient, chacune à sa manière, ce qu'elles voulaient faire le lendemain.