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Chapter 24 - La robe qui n'était pas une preuve

Ma robe de mariée se trouvait toujours dans sa housse, au fond de notre placard. Chaque fois que je l'apercevais, je pensais à la suite d'hôtel et à mon dos dans le miroir. Je ne regrettais pas d'avoir choisi cette robe. Je regrettais d'avoir passé des semaines à discuter avec une couturière pour que sa doublure dissimule mon histoire à un homme que j'aimais. Un dimanche, je la sortis et l'étendis sur notre lit. Mathis passa devant la porte, me vit immobile et demanda si je souhaitais rester seule.

« Non. J'aimerais que tu m'aides à réfléchir. »

Il s'assit sur une chaise. Je lui montrai le haut du dos, les petits boutons et la doublure que j'avais exigée. Je lui expliquai pourquoi j'avais choisi chaque détail. Je n'avais pas besoin de lui montrer mes cicatrices pour qu'il comprenne les gestes de dissimulation. Il effleura le tissu seulement lorsque je lui donnai la permission. « C'est une belle robe », dit-il. « Elle a aussi beaucoup travaillé pour toi. Tu as le droit de lui demander autre chose maintenant. »

Jeanne me demanda pourquoi j'avais choisi le bleu pour la nouvelle doublure. Je lui répondis que c'était la couleur des volets de l'atelier lorsque j'étais petite. Elle se souvint du jour où nous les avions repeints ensemble ; j'avais renversé la moitié du pot sur mes baskets et affirmé que c'était une décision artistique. Nous éclatâmes de rire. Je ne voulais pas que toutes les anecdotes de mon enfance soient réduites à Armand. Il y avait eu aussi des journées ensoleillées, des maladresses, des éclats de rire et des personnes qui m'avaient aimée. Retrouver ces souvenirs ne blanchissait pas sa conduite. Cela me rendait une partie de mon histoire qu'il avait occupée trop longtemps.

Je décidai de la transformer. Pas de la déchirer pour célébrer ma colère, pas de la vendre pour prétendre que j'avais oublié. Je voulais que la soie serve à confectionner une veste légère que je pourrais porter pour une soirée ordinaire, sans cérémonie et sans mensonge. Fatou accepta de m'accompagner dans le travail, à condition que je fasse moi-même les choix et la coupe. « Tu ne viendras pas pleurer sur mon épaule si tu changes d'avis après avoir coupé », prévint-elle. « Si », répondis-je. « Tu me connais. »

Nous étalâmes la robe sur la table de l'atelier, désormais réparée. Les boutons roulaient dans une petite coupelle, le satin faisait un bruit de papier quand on le déplaçait. Nora demanda si j'avais vraiment envie de couper un vêtement si cher. Je lui répondis qu'il coûtait cher, oui, mais que son prix ne lui donnait pas le droit de décider de ma vie. Je pris les ciseaux. Mes mains tremblèrent un instant, puis je fis la première coupe, lente et droite.

L'après-midi, j'avais rendez-vous avec une psychologue spécialisée dans l'accompagnement des personnes ayant vécu des violences. Je lui parlai de la robe, des nuits où je vérifiais notre serrure et de ma tendance à sursauter lorsqu'un homme élevait la voix près de moi. Elle ne me donna pas une méthode miracle. Nous discutâmes de ce qui m'aidait à retrouver le présent lorsque des souvenirs surgissaient, des limites que je pouvais exprimer à mes proches et du rythme auquel je souhaitais poursuivre les séances. Je ressortis sans me sentir guérie. Je me sentais seulement moins obligée d'aller mieux tout de suite.

Le soir, Mathis me demanda s'il pouvait m'embrasser. La question avait commencé à devenir naturelle entre nous. Je répondis oui, puis changeai d'avis lorsqu'il se rapprocha. Il s'arrêta immédiatement. Je fondis en larmes, persuadée qu'il serait déçu. Il me tendit un mouchoir. « On peut aussi regarder un film où personne ne s'embrasse », dit-il. Nous choisîmes un documentaire sur les oiseaux migrateurs. Au bout de vingt minutes, je posai ma tête sur son épaule de mon plein gré.

Je lui avouai que je craignais parfois de lui voler une vie de jeunes mariés heureuse. Mathis répondit qu'il ne s'était pas marié pour recevoir une suite d'événements parfaits. « Mais je ne veux pas que tu te sentes obligée d'être reconnaissante parce que je respecte ton non », ajouta-t-il. « C'est le minimum. » Je le regardai longtemps. Pour quelqu'un qui avait vécu sous les ordres d'Armand, entendre le minimum présenté comme une règle plutôt que comme une faveur changeait le monde.

Le lendemain, Jeanne vint essayer la veste en cours. Elle trouva la coupe audacieuse et demanda si je regrettais les broderies du bas. Je répondis que je les garderais pour confectionner deux petits coussins destinés à nos chaises de cuisine. Nous passâmes une heure à discuter de pinces, d'ourlets et de boutons, comme nous le faisions autrefois avant que la peur ne s'installe entre nous. À un moment, maman posa une question sur ma séance avec la psychologue. Je lui dis que je préférais ne pas en parler. Elle répondit : « D'accord », sans insister. J'eus envie de l'embrasser pour cette seule phrase. Je ne le fis pas ; je continuai simplement à coudre.

Léo passa en fin de journée pour demander s'il pouvait récupérer un vieux rideau de son appartement. Il avait commencé son nouveau travail et découvert qu'il devait désormais se lever à cinq heures vingt. « Papa aurait dit que je gâche ma carrière », remarqua-t-il. Fatou répondit qu'un homme assez grand pour choisir ses horaires était assez grand pour savoir s'ils lui convenaient. Nous lui proposâmes un café. Il resta dix minutes, puis repartit parce qu'il avait rendez-vous avec sa mère biologique au téléphone.

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Au moment de ranger les morceaux de ma robe, Nora me demanda ce que je ferais de la housse vide. Je lui répondis que je la garderais pour protéger la veste finie. Elle parut déçue : elle avait imaginé un grand geste de libération où l'on jetterait la housse à la poubelle. Je souris. « Je n'ai pas besoin de tout casser pour commencer autre chose. »

En rentrant chez nous, je suspendis le vêtement inachevé près de la fenêtre. Il flottait légèrement dans le courant d'air. Ce n'était plus la robe qui cachait mon dos à la suite d'hôtel. C'était un travail dont j'avais choisi chaque point, et qui attendait patiemment que je décide de la suite.

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