Chapter 16 - L'homme qu'on avait filmé

Mathis repassa trois fois sa chemise pour l'entretien avec l'entreprise de restauration. Il avait choisi celle de notre mairie, une bleue avec un bouton légèrement différent des autres. À l'approche de midi, je le trouvai devant la glace, en train de répéter une phrase. « J'ai agi pour faire cesser une agression, mais j'ai aussi porté un coup. » Il s'interrompit en me voyant. « Ça sonne comme un discours préparé ? » Je lui répondis que les phrases répétées étaient parfois les seules qu'on parvenait à prononcer quand quelqu'un nous regardait comme un accusé.
Il refusa que je l'accompagne à la réunion. Non par honte, mais parce qu'il ne voulait pas transformer ma présence en argument en faveur de son maintien sur le chantier. « Ils me confient une porte qui pèse huit cents kilos. Ils ont le droit de me demander comment je réagis sous pression. » Il m'embrassa sur le front avant de partir, puis revint chercher son trousseau oublié. Nous rîmes tous les deux. Il y avait quelque chose de rassurant chez cet homme capable d'affronter une commission et d'oublier ses clés dans le même quart d'heure.
J'occupai l'attente à l'atelier. Nora cousait une fermeture éclair. Fatou m'apprit à réparer une doublure déchirée sans laisser de couture visible sur l'extérieur. « Tu sais faire », remarqua-t-elle quand je piquai trop près du bord. Je répondis que mes mains tremblaient. « Alors on attend une minute. Le tissu n'a pas de train à prendre. » Elle plaça le fer loin de moi et nous parlâmes du chat errant qui traversait le passage chaque matin. Je découvris que certaines conversations ne servent qu'à passer le temps, et qu'elles peuvent sauver une journée.
Il avait commencé ce métier auprès d'un vieil artisan qui disait qu'on reconnaît un bon restaurateur à sa capacité de renoncer au geste qu'il s'apprêtait à faire. Sur certaines portes anciennes, une force trop grande casse une ferrure introuvable. Mathis se moquait souvent de cette maxime, mais je le voyais désormais y revenir lorsqu'il avait envie de résoudre notre vie par un acte définitif. Il me confia qu'il avait écrit à son ancien maître pour lui raconter la suspension du chantier. L'homme lui avait répondu qu'un métier ne devait pas servir de refuge à l'orgueil, mais qu'une erreur ne devait pas non plus effacer vingt ans de travail consciencieux.
Mathis appela à quatorze heures. L'entretien avait duré plus longtemps que prévu. Sa responsable avait regardé sa chronologie et entendu son récit, puis lui avait demandé s'il pouvait assurer qu'il ne se retrouverait pas dans une altercation sur leur chantier. Il avait répondu qu'il pouvait respecter des règles de sécurité et signaler une menace, mais qu'il ne promettrait pas un comportement parfait dans tous les événements imaginables. Cette réponse avait surpris tout le monde, lui compris.
« Elle ne m'a pas réintégré aujourd'hui », dit-il. « Elle veut attendre les éléments complémentaires. Mais elle m'a dit qu'ils n'avaient pas le droit de décider uniquement avec onze secondes de vidéo. »
« Tu es déçu ? »
« Oui. Et soulagé d'avoir pu parler. Je pensais que je passerais une heure à justifier pourquoi j'aime ma femme. Ce n'était pas le sujet. »
Nous décidâmes de nous retrouver le soir dans son petit atelier de menuiserie, où il pouvait travailler sur une commande privée sans lien avec le chantier suspendu. En arrivant, je le trouvai en train de remettre en place une vieille serrure. Le bois sentait la cire et la sciure humide. Mathis posa ses outils et me proposa de lui montrer comment fabriquer une clé de montage en bois. Je préférai apprendre à faire un angle net. Il plaça une pièce entre deux cales et me guida avec des instructions simples, sans entourer mes mains des siennes. Quand la coupe fut droite, je levai le morceau comme un trophée.
« Je vais finir par te prendre ton travail », dis-je.
« À condition que tu fasses aussi les devis et les factures. »
Nous bûmes du thé dans des gobelets en carton. Je lui demandai comment il avait vécu la scène de l'atelier. Il me raconta la peur soudaine de me voir saisie par Armand, puis le mouvement instinctif qui l'avait poussé à frapper lorsqu'il avait été lui-même attaqué. Il admit qu'une part de lui avait éprouvé une satisfaction immédiate en voyant Armand reculer. « Ça me gêne de le reconnaître », dit-il. « Je ne veux pas construire notre vie sur ce sentiment. »
Je répondis que j'avais éprouvé cette même satisfaction, une seconde, et que cela ne faisait pas de nous des monstres. Mais je ne voulais plus devoir compter sur un coup de poing pour traverser une pièce. Mathis acquiesça. Nous parlâmes de demander de l'aide plus tôt, de quitter les lieux si Armand surgissait et de ne pas confondre rester avec s'interposer. Aucun de nous ne pouvait garantir que les choses seraient simples. Nous pouvions cependant choisir de ne pas chercher la prochaine bataille.
Au moment de fermer, le téléphone de Mathis sonna. Son frère Étienne, qui vivait près de Rennes, avait vu la vidéo. Il demanda d'abord si nous allions bien. Puis il raconta que leur père, ancien artisan, avait une fois perdu un gros contrat après s'être disputé avec un client. « Il a passé dix ans à expliquer qu'il avait eu raison », dit Étienne. « Il avait peut-être raison sur le fond. Mais il s'est fait du mal en refusant d'apprendre quoi que ce soit de la scène. » Mathis lui répondit qu'il avait compris. Étienne proposa de venir nous voir un week-end, sans conseils gratuits.
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Sur le chemin du retour, nous achetâmes des fleurs fanées à moitié prix chez le fleuriste qui fermait. Elles ressemblaient aux roses de notre suite, en moins majestueux. Je les arrangeai dans un bocal de confiture. Mathis me demanda si je regrettais la cérémonie. « Non », dis-je. « Je regrette seulement que le premier soir de notre mariage ait été envahi par un homme qui n'était pas invité dans notre chambre. »
Nous dînâmes sans téléphone. À vingt et une heures, je me surpris à ne pas avoir pensé à Armand depuis près d'une heure. J'annonçai cet exploit à voix haute. Mathis leva son verre d'eau. « Aux petites victoires qui ne font pas de bruit. » Nous trinquâmes. Le lendemain, je devais revoir Sarah. Ce soir-là, j'étais autorisée à être une épouse sans dossier sous le bras.