Chapter 20 - Une place au premier rang

Le conseil de quartier organisait une réunion publique sur le devenir du passage. Ce n'était pas un procès d'Armand. Les commerçants pouvaient poser des questions sur l'aménagement, les loyers et les travaux annoncés. Jeanne voulut y aller parce que son atelier apparaissait toujours sur certaines maquettes du projet. Fatou l'accompagna, ainsi que deux commerçantes voisines. Je vins avec elles, non pour raconter ma vie, mais pour entendre ce qu'on promettait de faire au lieu où j'avais appris à coudre.
La salle était pleine. Un jeune père berçait un bébé au fond, une boulangère avait encore de la farine sur ses manches, et plusieurs habitants avaient apporté leurs factures de charges. Je trouvai cette assemblée beaucoup plus impressionnante que les invités du mariage. Ils n'étaient pas là pour applaudir un discours. Ils voulaient savoir qui paierait les dégâts, combien de temps leurs magasins resteraient fermés et où les employés iraient travailler pendant les travaux.
Benoît Leroux présenta une version modifiée du projet. Il admit que plusieurs accords fonciers restaient à confirmer. Lorsque quelqu'un lui demanda pourquoi des publicités avaient annoncé des acquisitions définitives, il répondit qu'une communication avait été trop anticipée. Armand, assis au premier rang, se tourna vers nous avec un sourire désolé. Il semblait déjà prêt à nous expliquer que la situation résultait de malentendus. Fatou me glissa : « Ne donne pas à ce sourire ton après-midi. »
Une vieille dame assise deux rangs devant nous avait apporté une feuille couverte de chiffres. Elle essayait de comprendre pourquoi les charges communes augmenteraient alors qu'on lui promettait moins de services pendant les travaux. Le présentateur lui répondit d'abord par un slogan sur l'attractivité. Elle répéta sa question, lentement, sans hausser la voix. Un homme lui prêta son stylo pour noter la réponse lorsqu'elle arriva enfin. Je me demandai combien de personnes avaient été convaincues, comme maman, que leurs problèmes étaient trop petits ou trop techniques pour mériter une explication. Cette réunion avait au moins le mérite de laisser leurs questions occuper la salle.
Jeanne prit la parole lors du temps de questions. Elle expliqua que l'atelier employait plusieurs personnes, formait une apprentie et travaillait avec des commerçants alentour. Elle demanda pourquoi aucune étude sérieuse n'avait été présentée sur les pertes d'activité pendant les travaux. Une femme du public applaudit brièvement. Jeanne n'attendit pas davantage ; elle reposa son micro. Son intervention était achevée, et elle n'avait pas besoin d'être proclamée courageuse pour avoir demandé des chiffres.
Leroux promit un dossier écrit. Armand demanda la parole à son tour. « Je tiens à rappeler que je travaille depuis des années pour sauver ces petits commerces de l'obsolescence. Certaines personnes, hélas, préfèrent cultiver la peur. » Il ne me nomma pas. Il regarda pourtant dans ma direction. Je sentis plusieurs têtes tourner vers moi. Une partie de mon corps voulut se lever et montrer mon dos, comme si la seule manière de couper court à ses insinuations était de tout dévoiler. Je restai assise.
Puis Nora leva la main. Elle avait dix-neuf ans, un appareil dentaire et la voix qui tremblait lorsqu'elle parlait devant plus de trois personnes. « Je suis apprentie chez Jeanne », dit-elle. « J'aimerais savoir ce que deviennent nos formations si le local ferme. Je ne demande pas que vous aimiez mon patron. Je demande où je travaille lundi. » Un silence embarrassé suivit. Leroux dut répondre que cet aspect n'avait pas encore été étudié. Fatou serra doucement le coude de Nora, qui rougit jusqu'aux oreilles.
À la pause, un homme vint me demander si j'étais « la jeune mariée de la vidéo ». Je répondis oui. Il voulut savoir si mon mari avait finalement été renvoyé de son chantier. Je répondis que sa situation professionnelle ne regardait pas les inconnus. L'homme s'excusa, sincèrement surpris. Je compris que la curiosité n'était pas toujours de la cruauté ; elle pouvait cependant devenir envahissante dès qu'on oubliait que les personnes filmées poursuivent leur vie hors de l'écran.
Une retraitée nommée Mme Péron me raconta que l'atelier avait réparé la robe de sa fille avant son mariage, dix ans plus tôt. « On n'avait pas les moyens d'en acheter une autre », dit-elle. « Votre mère a refusé que je paie en une seule fois. » Je la remerciai. Elle ajouta qu'elle avait vu mon beau-père plusieurs fois discuter avec des agents immobiliers dans le passage et qu'elle s'était demandé pourquoi il parlait à la place de Jeanne. Elle accepta de donner à ma mère les dates dont elle se souvenait, sans les présenter comme des preuves définitives.
La réunion reprit sur les accès pour les personnes à mobilité réduite. Les riverains proposèrent des solutions auxquelles les promoteurs n'avaient pas pensé. Pour la première fois, je vis un débat sur notre quartier où Armand n'était qu'un participant parmi d'autres. Son nom n'ouvrait pas automatiquement toutes les portes. Il tenta une seconde intervention, plus technique, mais un commerçant lui demanda de laisser parler une femme qui attendait le micro depuis vingt minutes. Il se rassit. Je ressentis un plaisir presque enfantin à le voir respecter une règle commune.
Au sortir de la salle, Jeanne me proposa d'aller boire un verre. Je répondis que je devais retrouver Mathis. Elle ne parut pas déçue. Elle avait prévu de rentrer avec Fatou et Nora pour vérifier leurs commandes du lendemain. Nous nous embrassâmes devant les marches. Ce simple échange représentait une nouveauté : ma mère pouvait me souhaiter une bonne soirée sans me demander de choisir entre elle et mon mari.
May you like
À la maison, Mathis avait préparé des pâtes et tenté de réparer une chaise bancale. La chaise était plus stable que ses pâtes, dont la moitié collait au fond de la casserole. Je lui racontai la question de Nora, puis la façon dont un homme avait essayé de m'interroger sur la vidéo. Il m'écouta et répondit : « Tu as pu être dans une salle entière sans lui répondre une seule fois. C'est peut-être la plus belle chose que tu m'aies racontée cette semaine. »
Je pensai aux futures réunions, aux négociations encore incertaines et aux démarches qui nous attendaient. Rien n'était fini. Pourtant, ce soir-là, je compris que la vie autour de nous pouvait prendre de la place sans attendre la disparition d'Armand. Nous dînâmes malgré les pâtes trop cuites, et je m'endormis avant que le journal télévisé ne se termine.