Chapter 11 - Le jour où Clara avait attendu

Clara me donna rendez-vous devant notre ancien collège. Elle travaillait désormais comme bibliothécaire dans une commune voisine, portait des lunettes rondes et avait conservé ce geste de remonter ses manches avant de parler. À quatorze ans, nous nous écrivions des lettres en cours de mathématiques. J'avais oublié la moitié de ces lettres ; elle avait gardé les siennes dans une boîte à biscuits. Je m'attendais à une révélation. Elle me proposa d'abord de marcher jusqu'au parc.
« Je ne veux pas te raconter ton adolescence à ta place », dit-elle. « Je peux seulement te dire ce dont je me souviens. »
Elle évoqua un jeudi de novembre. J'étais arrivée en classe avec un pull trop grand, bien qu'il fasse chaud. Pendant la pause, j'avais demandé à emprunter sa veste pour aller à l'infirmerie. Puis j'avais disparu du collège pendant trois semaines. Les professeurs avaient parlé d'une maladie. Clara avait cru cette explication jusqu'au jour où elle m'avait croisée à la poste avec ma grand-mère. Je marchais lentement, et celle-ci surveillait la façon dont un homme nous regardait depuis sa voiture.
Clara m'expliqua qu'elle avait failli jeter la carte postale plusieurs fois. Pendant ses déménagements, elle la retrouvait au fond d'un carton et se demandait si notre amitié avait compté autant pour moi que pour elle. Je lui répondis que j'avais cru qu'elle m'avait volontairement abandonnée après les paroles d'Armand. Nous échangeâmes un regard presque amusé devant l'absurdité d'un adulte qui avait réussi à rendre deux adolescentes méfiantes l'une envers l'autre. Elle me demanda ce que j'aurais aimé recevoir à l'époque. « Une question », dis-je. « Juste : tu veux me raconter ? » Clara me répondit qu'elle me la posait aujourd'hui, sans attendre une réponse immédiate.
« J'ai voulu venir te voir », dit Clara. « Ma mère a appelé chez toi. Un homme a répondu que tu ne souhaitais plus fréquenter des filles qui te poussaient à faire des bêtises. Il m'a nommée. J'étais tellement vexée que j'ai arrêté d'insister. »
Je fermai les yeux. Armand n'avait pas seulement étouffé mes paroles ; il avait pris soin de défaire les liens qui m'auraient donné le courage de les prononcer. Clara fouilla dans son sac et sortit une carte postale. J'y avais dessiné une petite machine à coudre. Au dos, j'avais écrit : « Je n'ai pas voulu dire ça sur toi. » La carte était restée sans enveloppe dans son cahier. Elle ne savait plus pourquoi je ne la lui avais jamais envoyée.
« J'étais une gamine », murmura-t-elle. « Tu aussi. Je regrette de ne pas avoir compris. »
Nous nous arrêtâmes près d'une balançoire vide. Le vent secouait les feuilles au-dessus de nous. Je lui racontai un souvenir que je n'avais confié à personne : le jour de la vitrine brisée. Armand avait envoyé un carton de boutons contre la vitre de l'atelier. Quand maman était arrivée, il m'avait demandé de répéter que j'avais joué avec les outils. J'avais dit non. Le soir, il avait décidé que je devais apprendre à respecter « la vérité des adultes ». Je n'entrai pas dans les détails. Clara n'en demanda aucun.
« Tu sais ce que je trouvais étrange ? » dit-elle. « Quand tu étais avec nous, tu étais drôle. Tu faisais rire toute la classe. Dès qu'un adulte élevait la voix, tu avais l'air de sortir de ton corps. On croyait que tu étais distraite. »
Je ressentis une tendresse douloureuse pour la fille que j'avais été. Elle avait essayé de rester drôle parce que l'humour ne demandait pas la permission de survivre. Clara me proposa de témoigner de son propre souvenir si un professionnel le jugeait utile. Je la remerciai, mais lui demandai de ne pas contacter les journalistes qui lui avaient déjà envoyé des messages. Elle accepta aussitôt.
Nous entrâmes ensuite dans une librairie. Clara voulait m'offrir un livre pour mon mariage, « un vrai cadeau, pas un accessoire judiciaire ». Elle choisit un roman avec une couverture bleue et écrivit sur la page de garde : « Pour les histoires qu'on ne nous confisque plus. » Je voulus lui rendre la pareille. Elle me demanda un jour de couture à l'atelier avec Fatou. « Je n'ai jamais su faire un ourlet », avoua-t-elle. « Même mes rideaux sont trop longs. »
En rentrant, j'appelai Jeanne pour lui demander où se trouvait une certaine photographie de classe. Elle me répondit qu'Armand avait rangé la plupart de mes affaires adolescentes dans des cartons après mon départ. « Je pensais qu'il voulait faire de la place », dit-elle. « J'ai tellement souvent pensé qu'il avait de bonnes raisons. » Elle me demanda si je souhaitais récupérer ces cartons. Oui, répondis-je, mais seulement lorsqu'on pourrait le faire sans me retrouver seule face à lui.
Le soir, Mathis cuisinait le gratin promis. Les pommes de terre avaient été coupées en tranches trop épaisses. Je lui reprochai de traiter la cuisine comme un chantier de charpente. « Le résultat sera solide », répliqua-t-il. Il me demanda comment s'était passée ma promenade. Je lui racontai Clara, la carte postale, le livre, la balançoire. Il ne transforma pas chaque souvenir en question sur Armand. Nous parlâmes de la possibilité de revoir des amis pour une soirée jeux.
Au moment du dessert, le téléphone sonna. C'était la mère de Clara, Mme Leblanc, qui avait appris notre rencontre. Elle souhaitait me dire une chose. « L'homme qui m'a parlé au téléphone il y a dix-sept ans m'a rappelée le lendemain. Il m'a demandé de confirmer par écrit que vous étiez une adolescente instable. J'ai refusé. Il a ensuite dit qu'il allait faire un don au collège pour soutenir les familles en difficulté. »
Je restai silencieuse. Ce détail n'expliquait pas tout, mais il donnait une forme ancienne à la méthode d'Armand : obtenir une parole, acheter un silence, puis présenter sa générosité comme preuve de sa bonté. Mme Leblanc n'avait jamais raconté l'appel à sa fille, pensant la protéger d'une querelle d'adultes.
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« Je peux vous dire ce que j'ai entendu », proposa-t-elle. « Rien d'autre. »
Je la remerciai. Quand je raccrochai, le gratin avait refroidi. Mathis me proposa de le réchauffer. « Non », dis-je en reprenant ma fourchette. « Aujourd'hui, je termine mon dîner. Le passé attendra dix minutes. »