Chapter 3 - Le carnet sous la machine à coudre

L'atelier Les Ourlets du Passage ouvrait à neuf heures et demie. Ce matin-là, Fatou nous attendait devant le rideau baissé, un cabas rempli de petits pains à la main. Elle travaillait avec maman depuis vingt-deux ans et possédait le rare talent d'être tendre sans jamais confondre la tendresse avec la complaisance. Quand elle vit Jeanne, elle n'embrassa personne. Elle désigna simplement la serrure.
« Le cylindre a été changé. Je suis venue à huit heures. Ma clé ne tourne plus. »
Maman recula d'un pas. « Armand m'a dit qu'il ferait réparer le rideau. »
« Il a réparé quelque chose, oui. Notre accès au travail. »
Nous restâmes devant la vitrine. À l'intérieur, les robes en retouche pendaient sur leurs cintres, parfaitement visibles, absurdement inaccessibles. Une cliente s'arrêta avec un pantalon plié sur le bras. Fatou lui expliqua que nous aurions du retard. La cliente répondit : « J'ai une réunion lundi. Je ne peux pas me permettre un autre tailleur. » Fatou nota son numéro sur un ticket de caisse. Le commerce n'était pas une abstraction immobilière. C'était une série de promesses faites à des gens précis.
Mathis téléphona à un serrurier, puis me passa le téléphone pour que Jeanne confirme qu'elle était bien la propriétaire et demandait l'intervention. Ce détail m'importa. Il aurait été facile qu'il décide tout pour nous, avec ses épaules larges et sa voix assurée. Il préférait que chacun sache qui autorisait quoi. Le serrurier promit de passer dans l'après-midi, sous réserve de voir les justificatifs nécessaires.
Nous nous installâmes à la terrasse du café voisin pour faire une liste des clientes à prévenir. Fatou ouvrit son cabas. « J'ai aussi pris ceci chez moi hier soir. Jeanne, tu me l'avais confié avant le mariage. »
C'était un carnet de tissu bleu, aux coins élimés. Maman le reconnut aussitôt. « Les commandes anciennes. »
« Pas seulement. » Fatou l'ouvrit à une page marquée d'un fil rouge. Deux colonnes couraient sur le papier : travaux réalisés, paiements reçus. Plus loin, une troisième liste recensait les sommes qu'Armand avait prétendu avancer au nom de l'atelier, avec des dates où il n'avait, selon maman, jamais sorti un centime.
« Pourquoi as-tu conservé ça ? » demandai-je.
« Parce que ta mère avait commencé à douter », répondit Fatou. « Et parce que je connais la différence entre un ourlet bâclé et une histoire qui ne tient pas. »
Je tournai les pages. Armand répétait depuis des mois qu'il avait sauvé l'atelier de la faillite. Pourtant, les commandes étaient régulières. Les clientes payaient, même si les marges restaient petites. Les difficultés venaient surtout de travaux imposés sur les parties communes, de factures dont maman n'avait jamais vu les devis et d'une société de gestion que je ne connaissais pas.
« Il disait qu'on allait être expulsées », murmura maman.
Fatou souffla. « Il disait surtout qu'on n'avait plus le choix. Ce n'est pas la même chose. »
À onze heures, je pris rendez-vous avec une association d'aide aux victimes. La personne au téléphone me demanda ce dont j'avais besoin, pas pourquoi j'avais attendu. Je racontai les marques, les menaces récentes, la visite d'Armand à l'hôtel et ma peur pour ma mère. On me proposa un entretien confidentiel, des informations sur les démarches possibles et la possibilité d'être accompagnée si je souhaitais signaler les faits. Je notai l'heure, puis laissai le combiné sur la table jusqu'à ce que mes mains cessent de trembler.
« Tu vas porter plainte ? » demanda maman.
« Je vais d'abord comprendre mes options. Mais je ne mentirai plus pour le protéger. »
Elle baissa les yeux. « Il dira que tu nous détruis. »
« Il le dira même si je ne fais rien. »
Mathis était parti chercher nos affaires chez Inès. Fatou et moi restâmes avec maman. Je lui demandai de me parler de la cave. Elle regarda les voitures passer dans la rue avant de répondre. Sous l'atelier se trouvait une ancienne réserve accessible par un escalier étroit. Quand j'étais adolescente, Armand y enfermait parfois des cartons, puis m'y envoyait chercher des outils. Après un incident que je ne réussissais plus à raconter sans perdre le fil, il avait fermé l'accès avec une chaîne. Maman avait toujours affirmé que c'était pour éviter les accidents.
« Qu'a-t-il enlevé ? » demandai-je.
« Je ne sais pas. Il m'a dit qu'il débarrassait des choses humides. »
« Et toi, tu pensais à quoi en recevant son message ? »
Elle froissa sa serviette. « À la boîte en fer de ta grand-mère. Il y avait des papiers, des photographies, quelques lettres de clientes. Je lui avais dit de ne pas y toucher. »
« Pourquoi l'avoir laissée là ? »
« Parce que j'avais honte de ce qu'elle contenait. »
Avant que je puisse demander davantage, deux femmes arrivèrent de la rue voisine. Madame Roux tenait un manteau d'homme, sa petite-fille une robe de cérémonie. Elles avaient entendu parler du verrou changé. « On peut faire quelque chose ? » demanda la plus jeune. Fatou leur confia des appels à passer. En moins d'une heure, six commerçants vinrent proposer une table, une prise électrique, un espace pour stocker les vêtements. Notre petit monde n'était pas composé uniquement d'Armand et de ses menaces.
Un homme en costume apparut finalement devant la vitrine, téléphone à l'oreille. Je le reconnus : le responsable du projet immobilier présent au mariage. Il examina le nouveau cylindre, puis prit une photographie de la devanture. Maman se leva pour lui demander ce qu'il faisait. Il ne fut pas impoli. Il fut pire : il s'adressa à moi comme si Jeanne n'existait pas.
« Votre beau-père m'a assuré que tout était réglé. Nous avons des entrepreneurs qui attendent. »
Maman répondit elle-même. « Alors ils vont attendre encore. Je n'ai pas vendu. »
Il recula, surpris. « Pourtant, j'ai reçu un courrier signé de vous. »
« Je veux le voir. »
L'homme nous envoya une copie depuis son téléphone. Le courrier n'était pas un acte de vente. Il s'agissait d'une demande d'étude préparatoire et d'un accord de visite. En bas, une signature imitait celle de Jeanne. Ma mère la regarda longtemps.
« Ce n'est pas moi », dit-elle.
À côté d'elle, Fatou murmura : « Cette fois, Jeanne, on ne laisse pas quelqu'un d'autre raconter ce qu'on vient de voir. »
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Le responsable rangea son téléphone et s'éloigna. Je m'apprêtais à rejoindre maman lorsque Fatou tira doucement ma manche. Elle me montra la dernière page du carnet bleu. Ma grand-mère y avait cousu un petit carré de tissu, avec trois mots brodés de sa main : POUR SALOMÉ, PLUS TARD.
Le tissu était décousu sur un côté. Quelqu'un avait essayé d'ouvrir la cachette.