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Chapter 8 - Le compte qu'elle n'osait pas regarder

Le lendemain, Jeanne vint avec une petite valise. Elle n'avait pas fui au milieu de la nuit ; elle avait attendu qu'Armand parte déjeuner, rassemblé ses médicaments habituels, deux pulls, un album de photos et un nécessaire de couture. Puis elle avait appelé Fatou pour lui demander de la conduire chez Inès. Lorsque je la retrouvai là-bas, elle s'excusa immédiatement de déranger. Inès répondit que la chambre d'amis n'avait jamais autant servi depuis qu'elle l'avait peinte en jaune, et qu'elle serait vexée si personne ne l'occupait. Maman parut rire sans tout à fait y croire.

Mathis et moi passâmes déposer de quoi préparer un dîner. Il ne demanda pas à Jeanne si elle allait quitter Armand pour toujours. Il lui proposa de lui montrer comment fermer le verrou intérieur de la porte-fenêtre. Elle accepta. Plus tard, je la surpris à vérifier deux fois la fermeture. J'avais fait ce geste si souvent que je reconnus immédiatement la petite honte qui l'accompagnait.

Nous avions rendez-vous à la banque pour comprendre les finances de l'atelier. Maman appréhendait la rencontre. Depuis des années, Armand lui disait que les comptes étaient « trop compliqués pour elle » et qu'il fallait laisser faire les professionnels. Pourtant, elle savait calculer des métrages de tissu, des heures de main-d'œuvre, les dépenses de saison et les paiements échelonnés. Elle avait simplement cessé de croire que son savoir comptait lorsqu'il s'agissait d'argent.

Le studio d'Inès avait deux chambres et une salle de bains si petite qu'il fallait déplacer le tapis pour ouvrir complètement la porte. Jeanne y déplia sa valise comme si elle risquait de salir quelque chose en posant ses affaires. Je lui montrai l'étagère que ma belle-sœur avait libérée pour elle. Ma mère demanda deux fois si elle devait payer les courses, puis finit par proposer de préparer le dîner du lendemain. Inès répondit qu'elle accepterait volontiers une soupe, mais pas un système dans lequel Jeanne se mettrait au service de tous pour avoir le droit de rester. J'entendis maman rire doucement. Elle n'avait plus l'habitude qu'on lui dise qu'elle pouvait être accueillie sans présenter la facture de sa présence.

La conseillère nous reçut avec les documents que Jeanne avait elle-même demandés. Les opérations présentaient plusieurs virements réguliers vers une société de services dirigée par un associé d'Armand. Certains correspondaient à des prestations réelles. D'autres n'avaient pas de justificatifs que maman reconnaissait. La conseillère ne se prononça pas sur leur nature : elle expliqua les démarches possibles pour vérifier les autorisations existantes, sécuriser les accès et contester des opérations si des éléments le justifiaient. Jeanne prit des notes. Je ne parlais que lorsqu'elle me demandait de clarifier une phrase.

Dans la rue, elle s'arrêta devant une boulangerie. « J'ai l'impression d'être idiote. »

« Tu ne l'es pas. »

« Tu dis ça parce que tu es ma fille. »

Je répondis qu'être manipulée ne supprimait ni ses compétences ni sa responsabilité de s'occuper désormais de ce qu'elle avait laissé faire. Elle accueillit cette phrase plus difficilement qu'un réconfort. Nous achetâmes deux éclairs au café et nous nous assîmes sur un banc. Les enfants sortaient de l'école voisine en traînant leurs cartables. Je me souvins d'avoir attendu maman sur ce même banc, autrefois, après une journée où je n'avais pas osé rentrer.

« J'aurais dû venir te chercher plus souvent », dit-elle soudain.

« Tu ne peux pas retourner sur ce banc à ma place. »

« Je sais. Mais je peux peut-être arrêter de te demander de faire comme si je l'avais fait. »

Je la regardai longtemps. C'était la première fois qu'elle parlait de son silence sans l'enrober dans la peur d'Armand. Nous restâmes là jusqu'à ce que le glaçage des éclairs commence à coller aux doigts.

De retour chez Inès, nous établîmes un inventaire des papiers que Jeanne possédait personnellement. Elle retrouva les contrats de l'atelier, quelques courriers de l'assurance, un carnet de chèques ancien et des copies de relevés. Un dossier manquait : celui des travaux de la réserve et de la cave. Armand avait insisté pour les conserver chez lui. Il disait que les entreprises auraient besoin des plans lors de la vente.

Je demandai si ma mère connaissait réellement le contenu de la boîte en fer de grand-mère. Jeanne me répondit qu'elle l'avait ouverte une fois, après la mort de sa mère. On y trouvait une liste de rendez-vous, plusieurs lettres de femmes qui avaient demandé à pouvoir être reçues discrètement à l'atelier et la trace d'un ancien conflit avec Armand au sujet de la réserve. « Maman écrivait tout quand elle n'avait plus confiance », dit Jeanne. « J'ai trouvé ça excessif. »

Fatou vint nous rejoindre avec une thermos de soupe. Elle raconta que ma grand-mère accueillait parfois des femmes qui cherchaient simplement un endroit pour téléphoner ou récupérer des vêtements. Pas un refuge organisé, pas un secret scandaleux : une porte ouverte à l'heure où les autres étaient fermées. Armand avait détesté cette habitude. Il prétendait que l'atelier risquait sa réputation en recevant des « histoires de familles ».

« C'est pour ça qu'il veut la cave vide ? » demandai-je.

Fatou haussa les épaules. « Je ne sais pas. La boîte pourrait contenir quelque chose qui l'embarrasse, ou seulement lui rappeler qu'il n'a jamais contrôlé entièrement ce lieu. Il faut arrêter de lui prêter une intelligence surnaturelle. »

Son bon sens m'apaisa. Armand avait déjà assez de pouvoir réel sans que nous lui attribuions des pouvoirs imaginaires. Jeanne passa la soirée à préparer une lettre demandant la restitution des clés anciennes et des archives de l'atelier. Elle la relut, puis recommença parce qu'elle s'était excusée trois fois dans le premier paragraphe.

À vingt-deux heures, son portable sonna. Elle laissa l'appel se terminer. Le message vocal d'Armand était doux : « Jeanne, je m'inquiète. Ces gens profitent de ta confusion. Rentre, je t'expliquerai tout. » Elle posa le téléphone. Puis, au lieu de me demander quoi faire, elle l'éteignit elle-même.

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« Je vais rester ici quelques jours », annonça-t-elle. « Demain, je vais parler à quelqu'un de mon côté. »

J'avais attendu cette phrase pendant près de vingt ans. Elle ne réparait pas tout. Elle faisait cependant entrer de l'air dans la pièce.

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