Chapter 21 - Quand les machines se sont tues

Lundi matin, les machines à coudre refusèrent de démarrer. Nora vérifia les prises, Fatou le tableau électrique, et Jeanne appela l'électricien habituel. Une partie du passage avait de la lumière, mais notre local n'en avait plus. Le technicien constata une intervention récente sur une installation commune, sans pouvoir dire immédiatement qui l'avait commandée. Personne ne cria au sabotage sur la seule foi d'un câble débranché. Les choses étaient déjà assez difficiles sans transformer chaque panne en complot.
Jeanne demanda au gestionnaire de l'immeuble des explications écrites. Il affirma qu'une entreprise avait préparé des travaux liés au projet immobilier et qu'il avait pensé les occupants informés. Aucune date ne figurait pourtant sur la feuille accrochée au tableau. Maman exigea que le courant soit rétabli dans des conditions sûres et que les prochains travaux soient annoncés correctement. Pendant ce temps, Fatou installa un poste de couture à main près de la vitrine. « Nous avons travaillé avant l'électricité », lança-t-elle à Nora. « Mais je t'accorde que c'était nettement moins agréable. »
Trois commandes devaient sortir avant dix-sept heures. Une robe de cérémonie, un manteau pour un entretien et un pantalon destiné à un homme qui partait prendre un train. Nous appelâmes chaque cliente et chaque client pour expliquer la panne. Deux acceptèrent un délai. La troisième, une jeune femme nommée Éva, éclata en sanglots : elle avait déjà emprunté sa robe et ne disposait d'aucune solution de remplacement. Je proposai de terminer la couture à la main sur place si la lumière suffisait. Fatou s'installa près de moi. Notre apprentie partit chercher une lampe rechargeable autorisée pour le poste sec.
Pendant la première heure de panne, une cliente nous demanda si elle devait repasser un autre jour. Elle vivait loin et avait déjà payé son trajet en bus. Nora lui proposa une chaise et lui expliqua ce que nous pouvions faire sans machine, puis ce qui nécessiterait d'attendre la réparation. La femme choisit de patienter vingt minutes avant de décider. Je lui apportai de l'eau. Nous étions toutes contrariées par l'interruption, mais personne ne pouvait prétendre qu'elle nous avait donné le droit de traiter nos clientes comme des obstacles. Cette exigence me semblait banale autrefois ; je la trouvais désormais presque révolutionnaire.
Nous travaillâmes pendant que des passants regardaient à travers la vitrine. Éva, assise sur une chaise, racontait qu'elle devait témoigner au mariage de sa sœur et que celle-ci avait passé l'année précédente à l'hôpital. Je compris que sa robe n'était pas une affaire de vanité. Elle représentait une promesse faite à quelqu'un qui avait enfin une journée heureuse. Je lui demandai d'essayer le vêtement avant de finir les dernières coutures, pour éviter d'avoir à tout reprendre. Elle essuya ses yeux, puis se leva. Nora lui apporta un miroir portatif.
Mathis passa vers midi avec des sandwiches et une boîte de petites lampes qu'il utilisait sur ses chantiers. Il attendit l'autorisation du technicien avant de les installer dans la zone de travail. Sa prudence agaça momentanément Fatou, qui aurait voulu aller plus vite. Elle reconnut ensuite qu'il avait raison. « Un bon artisan sait aussi quand ne pas toucher », dit-elle. Mathis s'inclina avec une gravité ridicule. Je me surpris à rire malgré l'inquiétude.
À quinze heures, le courant fut enfin rétabli. Jeanne obtint du gestionnaire une confirmation écrite des causes identifiées et des travaux effectués. Il s'excusa d'avoir laissé une société intervenir sans prévenir les occupants. Son excuse ne supprimait pas la perte d'activité, mais elle ouvrait au moins une discussion sur les conséquences concrètes. Jeanne demanda que les frais supplémentaires soient examinés selon les responsabilités établies. Elle ne réclama pas une compensation imaginaire ; elle avait déjà commencé à compter les heures réellement perdues.
Éva repartit avec sa robe à dix-sept heures dix. Elle nous envoya une photo depuis le jardin où se tenait la réception : on ne voyait pas son visage, seulement le bas de la robe qui tombait parfaitement sur ses chaussures. Sous la photo, elle avait écrit : « Ma sœur m'a dit que je ressemblais à la fille qu'elle connaissait avant sa maladie. Merci. » Je montrai le message à Fatou. Elle répondit en prenant une aiguille dans sa boîte : « Voilà pourquoi on ouvre demain. »
Dans la soirée, le gestionnaire appela Jeanne pour lui préciser qu'Armand avait personnellement insisté auprès de l'entreprise afin que les travaux commencent « dès que possible ». Cela ne prouvait pas qu'il avait demandé une coupure irrégulière. Il était néanmoins intervenu dans une opération qui aurait dû être discutée avec les occupants. Jeanne transmit l'information à son conseil et demanda qu'on l'informe dorénavant de tout changement concernant son local.
Armand lui écrivit aussitôt : « Je voulais seulement accélérer les réparations. Tu interprètes tout contre moi. » Maman ne répondit pas. Elle classa le message, puis se versa un verre d'eau. « Je n'ai pas envie de passer ma soirée à expliquer pourquoi une panne m'a empêchée de travailler », dit-elle. Je lui proposai de prendre le bus avec moi. Nous traversâmes la ville ensemble, deux femmes fatiguées dont les mains sentaient l'amidon et le métal chaud.
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Au terminus, elle me demanda si je pensais qu'elle devait fermer l'atelier quelques jours pour se reposer. Je répondis qu'elle pouvait choisir de fermer, d'ouvrir moins longtemps ou de déléguer à Fatou, à condition d'en parler avec les personnes concernées et de regarder ses vrais besoins. Elle sourit. « Tu sais que tu me donnes moins de conseils qu'avant ? » Je répliquai : « Et pourtant tu en fais davantage à ta tête. »
À la maison, Mathis m'attendait avec une carte postale de la côte. Il avait conservé notre réservation d'automne et obtenu la possibilité de la reporter. « Elle n'est pas perdue », dit-il. Je posai la carte sur le réfrigérateur, juste au-dessus de la liste des courses. L'horizon bleu n'avait rien à voir avec une preuve ou un dossier. Il annonçait seulement que, quelque part, une plage continuerait d'exister quand nous aurions enfin envie de la regarder.