Chapter 19 - Les questions auxquelles je pouvais répondre

Le jour de mon entretien officiel, je portais un pantalon noir, une chemise blanche et des chaussures plates. Je les avais choisis pour pouvoir marcher vite si j'en avais envie, puis je m'étais moquée de cette pensée. Mathis me conduisit jusqu'au bâtiment et me demanda si je voulais qu'il entre. Je préférai qu'il m'attende au café voisin. Avant de sortir de la voiture, je lui dis : « Je ne veux pas que tu passes la matinée à imaginer ce que je raconte. » Il répondit : « Je vais essayer de lire le journal sans me prendre pour un enquêteur. »
Une enquêtrice, la commandante Morel, me reçut dans un bureau où l'on entendait les bruits de circulation par la fenêtre. Elle m'expliqua le déroulement de l'entretien, me demanda si j'avais besoin de pauses et me laissa raconter les faits à mon rythme. Je commençai par mardi, parce que les événements récents avaient des dates que je pouvais préciser. Je parlai du geste d'Armand, de ma chute contre l'étagère, du rendez-vous imposé à Jeanne, puis de sa visite à l'hôtel. L'enquêtrice me demanda quels mots exacts je me rappelais. Quand je ne savais plus, je le dis.
Je ne racontai les années précédentes qu'après une pause. Une partie de mes souvenirs était nette : une porte, l'odeur d'une peinture, la voix de ma mère. D'autres étaient flous. Morel ne combla pas les silences à ma place. Elle nota ce que j'étais capable d'affirmer et ce qui demeurait incertain. Pour la première fois, j'eus l'impression de ne pas devoir produire un récit parfaitement monté afin d'être autorisée à parler. Les choses s'étaient produites dans le désordre ; j'avais le droit de les retrouver dans le désordre.
Je repensai, dans la salle d'attente, au jour où j'avais appris à enfiler des perles sur un fil sans les laisser tomber. Ma grand-mère me demandait de prendre une perle après l'autre, pas toute la boîte. Ce souvenir m'aida à respirer quand les questions me semblèrent trop nombreuses. Je pouvais parler d'un mardi, puis d'un jeudi, puis d'une porte, sans transformer chaque réponse en démonstration totale de ma vie. Je demandai une pause à mi-parcours, bus de l'eau et regardai quelques minutes les branches d'un arbre derrière la fenêtre. Lorsque je repris, ma voix était moins rapide.
« Pourquoi n'avez-vous pas signalé tout cela plus tôt ? » demanda-t-elle, dans le cadre de la chronologie.
Je pris une respiration. « Parce que je vivais dans une maison où la personne qui me faisait peur disait à tout le monde que c'était moi le problème. Et parce que ma mère a confirmé sa version. Après, je n'avais plus confiance en ma propre voix. »
Elle écrivit, puis me demanda ce qui avait changé. Je parlai de la robe de mariée, du regard de Mathis et de la phrase qu'il avait prononcée : « Qu'est-ce que tu veux faire maintenant ? » Elle ne me demanda pas si mon mari avait découvert les marques par hasard ou s'il avait cherché à les voir. Je lui précisai spontanément qu'il avait arrêté ses gestes dès que je l'avais demandé. Je voulais que cette différence existe sur le papier, quelque part.
Nous parlâmes ensuite de la scène à l'atelier. Je n'effaçai pas le coup de Mathis. Je décrivis Armand me saisissant, son geste vers Mathis, la réaction brève de celui-ci, puis son retrait. Morel me demanda qui avait filmé, quand la vidéo avait commencé et quels témoins étaient présents. Elle me rappela qu'une enquête ne reposait pas sur une seule version. Je le savais. Ce qui m'importait était qu'on accepte enfin d'entendre la mienne dans sa totalité.
À la fin, je relus ma déclaration. Une phrase disait que je craignais Armand « depuis l'adolescence ». Je demandai qu'on précise que la crainte existait encore aujourd'hui, notamment lorsqu'il se présentait sans invitation ou menaçait mes proches. La modification fut faite. Je signai seulement après l'avoir vérifiée. Ce petit geste de lecture me donna une satisfaction inattendue : personne ne me pressait de signer un texte que je n'avais pas compris.
Dans la rue, Mathis m'attendait avec un sandwich au fromage et une bouteille d'eau. Il n'essaya pas de lire mon visage. « Tu veux marcher ? » demanda-t-il. Nous longeâmes les quais sans parler. Les péniches semblaient immobiles alors que le courant les tirait doucement contre leurs amarres. Je finis par lui dire que j'avais raconté la scène de la cave, y compris le rôle de maman. Il répondit qu'il m'aimait et qu'il ne me demanderait pas de donner à cet entretien une signification qu'il n'avait peut-être pas encore.
Au déjeuner, Jeanne m'appela. Elle s'inquiétait d'avoir été convoquée pour préciser certains points de son propre récit. « Et si je me trompe dans une date ? » demanda-t-elle. Je répondis qu'elle devait dire qu'elle ne savait pas, si elle ne savait pas. C'était le conseil que j'avais reçu, et je le lui donnais sans prétendre maîtriser la suite. Elle m'avoua qu'elle redoutait surtout de devoir répéter qu'elle avait signé un mensonge. « Tu l'as déjà dit », répondis-je. « Ce sera difficile une deuxième fois. Mais c'est toujours vrai. »
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Dans l'après-midi, Léo me transmit une lettre de son père, qui souhaitait organiser une médiation familiale. Le texte contenait une promesse de « tourner la page » et une condition : nous devions cesser toute démarche extérieure et retirer les accusations qui nuisaient à sa réputation. Je refusai de lui répondre directement. Sarah nous expliqua les différences entre une discussion volontaire et un arrangement imposé sous menace. Elle ne nous ordonna pas de faire quoi que ce soit, mais souligna que renoncer à des démarches uniquement pour retrouver la paix pouvait avoir des conséquences importantes.
Je lus la lettre une dernière fois. Armand disait vouloir parler en famille, mais exigeait que nous effacions les témoins, les professionnels et les institutions auxquels nous avions enfin osé nous adresser. Je la rangeai dans le dossier sans écrire « menteur » sur la couverture. J'avais déjà assez de mots à porter. Le soir, je repris la réparation d'une robe ancienne. Chaque point avançait de quelques millimètres. Je n'avais plus besoin de finir toute la couture avant de me permettre de respirer.