Chapter 14 - L'eau dans les boîtes

La pluie commença à quatre heures du matin et transforma les rues de Nantes en longues surfaces grises. À sept heures, Fatou m'appela : de l'eau s'infiltrait sous la porte de la réserve de l'atelier. Elle avait déjà coupé l'alimentation des machines situées près de la zone mouillée et contacté Jeanne. Je sautai dans un pantalon et partis à pied avec Mathis. Ce n'était pas une attaque mystérieuse, pas une nouvelle ruse d'Armand. Les canalisations de l'immeuble étaient anciennes, et l'averse dépassait ce que les évacuations supportaient.
À notre arrivée, Nora avait installé des bassines et déplacé les commandes achevées sur les étagères hautes. Une partie du tissu stocké en cave était déjà humide. Mathis examina les lieux avec prudence et conseilla de ne pas descendre dans l'eau avant que la sécurité de l'installation ait été vérifiée. Je voulus protester. « La boîte de grand-mère… » Il répondit : « Une boîte ne vaut pas qu'on prenne un risque dans une cave inondée. On trouvera une façon sûre de récupérer ce qui peut l'être. » J'eus honte de mon impatience, puis me rappelai qu'il ne m'avait pas traitée d'idiote.
Le gestionnaire de l'immeuble fit venir un technicien. L'origine de l'infiltration fut localisée dans une évacuation engorgée. Pendant que les professionnels s'occupaient du problème, nous transportâmes les vêtements à l'étage sec. Fatou avait établi une méthode : commandes des clientes sur une table, archives sur l'autre, pièces endommagées à photographier avant toute manipulation. Nora inscrivait les noms sur des cartons. Une boutique voisine nous prêta un déshumidificateur lorsqu'il fut possible de l'utiliser sans danger.
Une voisine apporta des serviettes dont elle ne se servait plus. Elle demanda si elle pouvait aider à sécher les cartons. Fatou lui expliqua que certaines pièces devaient être laissées de côté jusqu'à ce que nous sachions comment les traiter sans les abîmer davantage. La voisine parut déçue, puis proposa d'emmener les jeunes apprenties prendre un café pendant que les spécialistes travaillaient. Nora refusa, préférant rester disponible pour les commandes urgentes. Je fus frappée par cette petite négociation : chacun pouvait offrir quelque chose, chacun pouvait refuser, et personne n'avait besoin de s'offenser. Dans la maison d'Armand, un service proposé devenait toujours une dette. Ici, il pouvait rester un service.
La boîte en fer apparut finalement derrière une caisse de boutons, exactement là où Jeanne pensait l'avoir laissée. Elle était rouillée sur un côté, mais fermée. Ce qui me frappa ne fut pas son poids. C'était l'idée qu'Armand avait peut-être annoncé l'avoir vidée sans même l'avoir trouvée. Il était moins omniscient que je ne l'avais cru. Nous la posâmes sur un plateau recouvert de serviettes propres. Maman attendit la fin de l'intervention avant de l'ouvrir.
À l'intérieur, il y avait des lettres. Certaines femmes remerciaient ma grand-mère de leur avoir laissé utiliser le téléphone. D'autres annonçaient avoir trouvé du travail ou un logement. Une femme écrivait qu'après des mois de peur, elle avait enfin réussi à dire à son frère pourquoi elle ne voulait plus rentrer chez elle. Ce n'étaient pas des accusations contre Armand. C'était la preuve d'une petite communauté invisible que ma grand-mère avait soutenue sans faire de discours. Je lus deux lettres avec l'autorisation de maman, puis les reposai.
Tout au fond se trouvait un cahier de recettes de teintures et de réparations textiles. Une page avait été arrachée. Je remarquai des traces de colle le long de la reliure, mais ne conclus rien. Fatou nous regarda. « Vous voyez ? Même si quelqu'un a fouillé, ce qui est important ne tient pas toujours dans une page disparue. Les femmes qui ont écrit ces lettres sont encore, pour certaines, en vie. Il faudra leur demander ce qu'elles souhaitent qu'on en fasse. »
L'eau continuait de goutter du plafond. Je sentis que nos recherches sur le passé risquaient de devenir une façon d'éviter le présent. Une cliente avait besoin de sa robe pour un entretien le lendemain. Une autre attendait son manteau réparé avant de partir en déplacement. Nous installâmes deux machines dans la réserve sèche du libraire voisin, avec son accord, et terminâmes les commandes urgentes. Fatou dirigeait les gestes avec la précision d'une chef d'orchestre. Jeanne fit une pause parce qu'elle avait mal aux mains, puis revint pour vérifier les ourlets.
À midi, Armand téléphona. Il avait appris l'inondation par un commerçant. Sa voix paraissait presque triomphante : « Tu vois, Jeanne, ce bâtiment tombe en ruine. Accepte la vente avant qu'il ne soit trop tard. » Maman lui répondit qu'elle s'occuperait des réparations avec les personnes compétentes. « Tu as besoin de moi », insista-t-il. Elle regarda la pièce où Nora cousait, où Fatou distribuait des consignes et où Mathis aidait à déplacer un meuble.
« J'ai besoin de gens qui respectent mes décisions », dit-elle. « Ce n'est pas la même chose. »
Il raccrocha. Jeanne posa le téléphone sans trembler. Elle avait appris à reconnaître la façon dont il transformait chaque difficulté en argument pour lui donner davantage de contrôle. La pluie n'était pas de sa faute ; son exploitation de la pluie, en revanche, lui appartenait.
Dans l'après-midi, Nadine passa avec des chaussures sèches pour Nora et des sacs plastiques épais. Elle n'avait pas beaucoup d'argent. Elle nous expliqua qu'une cliente de son ancien immeuble l'avait aidée à acheter un réfrigérateur lorsque son contrat avait été rompu. « Je rends ce que je peux », dit-elle. Nous ne la priâmes pas de raconter davantage. Elle resta deux heures à trier les boutons selon leur taille, sans parler d'Armand une seule fois.
Le soir, je m'assis sur les marches de l'atelier, épuisée, les mains sentant le tissu humide. Mathis me rejoignit avec deux sandwiches. « Pas très romantique pour notre dixième jour de mariage », dit-il. Je répondis que je n'avais jamais imaginé partager un dîner devant une boutique inondée, mais que j'avais connu des tables bien plus tristes. Nous mangeâmes en regardant les passants contourner les flaques. Je lui demandai s'il regrettait notre voyage annulé. « Je regrette surtout que tu croies devoir mériter le repos », répondit-il.
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Avant de fermer, maman tira de la boîte une enveloppe encore sèche. Elle portait mon nom et celui de Léo, écrit de la main de ma grand-mère. À l'intérieur, il n'y avait qu'une phrase : « Quand vous serez assez grands, demandez à Jeanne pourquoi elle a laissé condamner la porte de la réserve. »
Cette fois, ma mère n'essaya pas de trouver une explication avant de lire. Elle posa l'enveloppe près de la machine à coudre et dit : « Il est temps que je vous raconte le jour où j'ai entendu Salomé frapper. »