Chapter 28 - Les excuses sans condition

Jeanne m'invita dans son nouveau logement un samedi. Elle avait finalement loué un petit appartement au troisième étage d'un immeuble où les fenêtres donnaient sur des jardins. Le bail portait son nom, et elle avait demandé à Fatou de relire les documents avec elle avant de les signer. Elle me montra la cuisine, les placards presque vides et une table ronde trouvée d'occasion. « Il manque encore deux chaises », dit-elle. Je répondis que nous pourrions en chercher ensemble si elle en avait envie. Elle sourit, mais ne me demanda pas de décider où les mettre.
Dans le salon, elle avait posé l'album de mon père sur une étagère. Elle avait pu le récupérer parmi ses affaires avec un accompagnement adapté. Je restai debout devant la couverture bleu marine. La dernière fois que j'avais vu ce livre, j'avais dix-sept ans et Armand l'avait rangé derrière une pile de vieux prospectus. Je demandai la permission de l'ouvrir. Maman me répondit que les photographies étaient autant les miennes que les siennes.
Il y avait mon père devant la mer, un bonnet ridicule sur la tête, puis maman en robe à fleurs à un pique-nique. Sur une image, je dormais dans une poussette et il tenait mon pied entre deux doigts. Je n'avais pas été un bébé mystérieux ou une charge silencieuse. J'avais été attendue, nourrie, promenée, photographiée sans qu'on essaie de raconter autre chose que notre joie. Je touchai le bord de la page. « Il aurait aimé Mathis », dis-je. Maman répondit que mon père aurait probablement voulu lui emprunter tous ses outils et n'en aurait rendu aucun.
Sur le rebord de la fenêtre, Jeanne avait installé trois pots de basilic. Elle en avait fait mourir deux pendant l'été en les arrosant trop, et le troisième poussait de travers. Elle me montra ses essais avec le sérieux d'une apprentie jardinière. Je proposai de consulter les conseils d'un horticulteur ; elle me répondit qu'elle préférait apprendre de ses erreurs, pour une fois sans catastrophe annoncée. Nous parlâmes cinq minutes d'exposition au soleil et de drainage. Je réalisai qu'une relation mère-fille pouvait contenir un désaccord sur une plante sans se transformer en scène de tribunal. Je repartis avec quelques feuilles pour cuisiner le soir même.
Nous rîmes. Puis Jeanne referma l'album. « Je voudrais te dire quelque chose, si tu veux l'entendre. » Je répondis oui, en précisant que je pourrais interrompre la conversation si elle devenait trop difficile. Elle acquiesça. Elle avait préparé quelques phrases sur une feuille, qu'elle ne sortit pas tout de suite. « Je t'ai laissée dans cette maison en me répétant que je faisais ce qu'il fallait pour notre stabilité », dit-elle. « Je savais pourtant que tu avais peur. J'ai choisi de croire l'homme qui me donnait une explication confortable. »
Elle pleura, puis s'arrêta pour reprendre son souffle. « Je suis désolée de ne pas t'avoir protégée. Je suis désolée de t'avoir demandé ensuite de te comporter comme si tu avais tout inventé. Je ne veux pas que tu me pardonnes pour que je dorme mieux. » Elle posa sa feuille sur la table sans me la tendre. Je n'avais pas à corriger ses mots, ni à porter la responsabilité de son repentir.
« J'aurais voulu que tu me croies avant que quelqu'un d'autre voie les marques », répondis-je.
« Je sais. »
« J'aurais voulu me marier sans avoir peur que tu le laisses entrer dans notre chambre. »
« Je sais aussi. »
Je cherchais une phrase qui dirait à la fois mon amour et ma colère. Je n'en trouvai pas. Alors je lui demandai du thé. Elle se leva pour le préparer et me laissa seule avec l'album. J'ouvris de nouveau une page, regardai une photographie de mon père assis sur une plage et décidai que je pouvais garder cette image sans la transformer en preuve contre un homme absent. Il faisait partie de ma vie avant la violence. J'avais le droit de me souvenir de cette période autrement que par contraste.
Après le thé, nous parlâmes des limites que nous souhaitions respecter. Jeanne ne communiquerait pas mon adresse ni mes projets à Armand. Elle me demanderait avant d'inviter Mathis à un repas familial. Je lui dirais directement si une conversation m'était trop pénible, plutôt que de disparaître pendant trois semaines. Ces règles semblaient petites. Elles nous éviteraient peut-être de confondre de nouveau le silence avec la paix.
Léo arriva en fin d'après-midi avec deux chaises pliantes. Il avait pris le train depuis Rennes, où il venait d'aider sa mère biologique à repeindre sa cuisine. Il montra une photographie du résultat. Un mur était visiblement plus foncé que les autres. « Je l'ai fait exprès », prétendit-il. Jeanne lui demanda de monter les chaises. Je le regardai lutter avec un mécanisme récalcitrant et pensai au petit garçon qui avait entrouvert la porte de la réserve. Je n'avais pas oublié sa peur. Je pouvais pourtant le voir maintenant comme un homme qui apprenait à ne plus en faire une loi.
Nous préparâmes une soupe avec ce que Jeanne avait dans ses placards. Mathis nous rejoignit plus tard et apporta du pain. Pour une fois, aucun de nous ne s'assit à la place habituelle d'Armand. La table ronde ne possédait pas de bout. Léo remarqua cette particularité et déclara qu'il fallait peut-être acheter toutes les tables du monde sous cette forme. Nous parlâmes de travail, de recettes ratées et du livre que Clara m'avait offert. Jeanne demanda si elle pouvait l'emprunter lorsqu'il serait terminé.
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Le soir, je rentrai avec Mathis en traversant un pont éclairé. Je ne me sentais pas réconciliée avec tout mon passé. Je me sentais capable de retourner dans l'appartement de maman sans devoir préparer une défense à l'avance. Mathis me demanda si la visite avait été bonne. « Elle était vraie », répondis-je. Il ne chercha pas à traduire ce mot en joie immédiate.
Avant de dormir, Jeanne m'envoya une photo de l'album posé à côté des deux nouvelles chaises. Sa légende disait : « J'ai laissé une place pour toi. Tu viendras quand tu voudras. » Je répondis : « Oui. Pas demain, mais bientôt. » Elle écrivit simplement : « À bientôt. » C'était la première invitation familiale à laquelle personne n'avait ajouté une dette.