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Chapter 1 - La gifle, puis le nom de ma mère

La gifle m'a fait heurter l'accoudoir du canapé. Je n'ai pas crié. J'ai entendu le bruit sec, senti ma joue brûler, puis distingué un détail absurde : sur la manche bleue de mon mari, une goutte de thé tremblait sans tomber. Simon venait de poser sa tasse pour me frapper. Il avait donc pris le temps de choisir.

« Dehors, Élise. Tu ne parleras plus jamais comme ça à ma mère. »

Diane Delcourt se tenait derrière lui, dans son chemisier rose pâle et son collier de perles. Elle n'avait pas bougé lorsque sa belle-fille avait été frappée. Maintenant, elle lissait sa jupe avec une précision satisfaite. Les portes-fenêtres donnaient sur le jardin de figuiers. La lumière de juin rendait chaque chose indécemment belle.

« Je lui ai seulement demandé pourquoi le jardinier n'avait pas été payé, dis-je en me redressant. Alors qu'elle reçoit neuf mille six cents euros tous les mois pour entretenir cette propriété. »

« Tu comptes l'argent que tu dois à notre famille ? » répliqua Diane.

« Je compte les salaires des gens qui travaillent ici. »

Elle m'avait humiliée devant quatre invités, insinuant que mes deux fausses couches prouvaient que je n'étais pas faite pour être mère. J'avais supporté les remarques sur mon origine modeste, sur mes mains tachées par les essences et sur la petite parfumerie que Simon appelait mon passe-temps. Mais j'avais refusé qu'elle renvoie sans salaire Farida, notre jardinière, une femme dont le mari venait de perdre son emploi.

Simon se pencha vers moi. Une odeur de vétiver et de café lui collait à la peau. « Cette maison appartient aux Delcourt. Tu repars avec ce que tu avais en arrivant. »

Je regardai les carreaux anciens restaurés par mon père, les poignées de porte choisies par ma mère, la console sur laquelle reposait un petit vase bleu. Ce domaine était entré dans ma famille bien avant que je rencontre Simon. Je l'avais placé dans une société civile dont je détenais les parts. Simon le savait. Je compris alors que son mensonge n'était pas destiné à me convaincre : il cherchait à le répéter devant des témoins.

« Tu peux leur dire à qui appartient vraiment la maison », répondis-je.

« Fais attention », souffla-t-il.

Il saisit mon poignet lorsque je tendis la main vers mon sac. À cet instant, une voix d'homme s'éleva derrière la porte ouverte du vestibule.

« Lâche-la, Simon. »

Gabriel Ferrand, soixante-deux ans, ancien pompier et ami de ma mère, venait chercher les présentoirs en bois qu'il avait restaurés pour mon atelier. Large d'épaules, cheveux gris coupés court, mâchoire carrée, il avait ce regard calme des hommes qui ont déjà vu ce que la colère peut détruire. Il posa sa caisse à outils au sol sans quitter la main de Simon des yeux.

« Ça ne te regarde pas », lança mon mari.

« Elle t'a demandé de la lâcher. »

Gabriel avança de deux pas. Simon me repoussa vers le canapé et se jeta sur lui, le bras levé. Gabriel dévia le coup, riposta d'un seul geste bref au torse et s'arrêta aussitôt. Simon recula contre une chaise. Il resta debout, surpris plus que blessé. Gabriel ne le poursuivit pas ; il se plaça entre nous.

« Élise, prends ton téléphone. On sort. »

Je pris mon sac, puis le carnet de commandes posé près du vase. Diane s'empressa de barrer le passage.

« Vous n'allez pas emporter les affaires de mon fils. »

« C'est mon carnet. Écartez-vous. »

Les invités faisaient semblant d'examiner les tableaux. Une cousine murmura qu'il fallait appeler quelqu'un. J'aurais voulu qu'elle l'ait fait avant la gifle. Gabriel attendait près de la porte, ses mains bien visibles, sans fanfaronnade. Pour la première fois de l'après-midi, je pouvais respirer.

Je voulais sortir immédiatement, mais la porte du salon était encombrée par les invités qui avaient reculé ensemble, comme un petit troupeau honteux. Une femme que je connaissais à peine, Madame Aubry, se détacha du groupe et me demanda si je souhaitais qu'elle appelle quelqu'un. Ses doigts serraient un téléphone. « Oui, répondis-je. Notez ce que vous avez vu et gardez vos images, si vous en avez. » Diane s'interposa : « Ne mêlez pas nos amis à une querelle de couple. » Madame Aubry la regarda sans répondre. Pour la première fois, je compris à quel point le mot privé pouvait devenir commode : on l'utilisait pour empêcher les autres de voir ce qu'on faisait devant eux.

Je tremblais maintenant. Ma joue pulsait au rythme de mon cœur ; mon poignet me lançait lorsque je tentais de fermer mon sac. Gabriel me demanda avant de toucher mon bras s'il pouvait regarder si je pouvais bouger les doigts. Je les ouvris un à un. « Ça va », mentis-je par habitude. « Tu n'as pas besoin de décider tout de suite si ça va », dit-il. Il se recula pour me laisser l'espace nécessaire. Son calme contrastait avec le souffle rapide de Simon, qui continuait à nous accuser d'avoir gâché l'après-midi.

Je pensai alors à Farida. Elle attendait peut-être son paiement derrière la maison pendant que nous nous disputions sur les apparences. J'envoyai un message bref à Olivier : « Vérifie les salaires du domaine, surtout celui de Farida. C'est urgent. » Une décision minuscule, presque administrative, mais elle me rendit quelque chose que la gifle avait tenté de m'arracher : la possibilité d'agir dans un ordre choisi. Je relevai enfin la tête. Diane me regardait comme si elle attendait encore les excuses. Je n'en avais aucune à lui donner.

Simon ramassa sa veste tombée de la chaise. Une petite carte épaisse glissa de sa poche et atterrit sur le parquet, face imprimée vers le haut. Je reconnus aussitôt le logo argenté d'Orbe Cosmétique, le groupe qui cherchait depuis des mois à acheter mon atelier. En dessous figurait une date : le lendemain, à neuf heures. Et, en lettres plus petites : présentation privée du parfum L'Été retrouvé, création originale de la Maison Delcourt.

Je m'accroupis. Simon fit un mouvement pour reprendre la carte, mais Gabriel lui barra simplement le chemin. Je relus le nom. L'Été retrouvé. C'était le parfum inachevé que ma mère, Jeanne Moreau, avait composé pour moi avant de mourir. Je conservais sa formule dans un cahier enfermé à l'atelier. J'avais refusé toute offre de commercialisation. Personne n'était censé connaître son nom en dehors de trois personnes.

« D'où vient cette carte ? » demandai-je.

Diane répondit à la place de son fils : « Une invitation. Rien de plus. »

J'aperçus le coin d'un second document dans la veste ouverte de Simon. Un contrat. À l'emplacement réservé au créateur, on distinguait mon prénom, imprimé à côté d'une signature que je n'avais jamais tracée.

Je relevai les yeux. Mon mari avait cessé de regarder Gabriel. Il me fixait avec une terreur nouvelle.

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« Élise, murmura-t-il, ne va surtout pas à cette présentation. »

Je glissai la carte dans mon carnet et sortis. Sur le perron, Gabriel voulut appeler les secours pour ma joue et mon poignet. J'acceptai qu'il m'accompagne à un médecin. Puis je lui demandai de prendre la route de l'atelier. Je ne savais pas encore comment ils avaient obtenu la formule. Je savais seulement qu'à neuf heures le lendemain, quelqu'un allait vendre la voix de ma mère en prétendant que c'était la sienne.

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