Chapter 21 - Une maison n'est pas une récompense

La deuxième audience fut consacrée, pour une part, aux éléments contestés sur le domaine. J'étais mieux préparée à la lenteur. Amira avait classé les pièces par question : propriété, financement, usage, travaux, puis document de garantie. Je ne lui demandai pas de mettre la photographie de Jeanne en première page. Elle connaissait mes souvenirs ; le juge avait besoin d'actes. Cette différence ne diminuait pas ma mère. Elle la libérait de la fonction absurde de devoir gagner mon procès depuis sa tombe.
L'avocat de Simon soutint que son client avait consacré des années à valoriser la propriété et qu'un accord oral lui aurait assuré un droit durable à l'occuper. Je reconnus les travaux qu'il avait réellement supervisés. Une terrasse avait été refaite, des chambres repeintes, des événements organisés. Mais une partie avait été réglée avec les virements que j'effectuais, et certains devis étaient gonflés. Je ne savais pas encore comment toutes ces dépenses seraient qualifiées. Je savais en revanche que je n'avais jamais promis à Diane que la maison deviendrait la sienne.
Simon fut invité à préciser l'origine de cette prétendue promesse. Il parla du dîner de nos fiançailles. Selon lui, j'avais déclaré que le domaine serait « notre maison pour toujours ». C'était vrai. Je me souvenais de la table dressée sous le figuier, de Jeanne absente depuis tant d'années, de la joie que j'avais ressentie à accueillir enfin une famille. Je demandai à Amira de ne pas nier ces mots. Une promesse d'amour n'était pas un acte de cession, mais elle avait été sincère au moment où je l'avais faite.
Diane sembla agacée par cette nuance. Elle se leva presque pour parler, puis son avocat l'invita à se rasseoir. Je regardai ses mains. Elles tremblaient légèrement, sans que je sache s'il s'agissait de colère, de peur ou de fatigue. Je ne voulais plus inventer sa psychologie. Ses choix documentés suffisaient. Lorsque la séance s'acheva, plusieurs questions restaient ouvertes, mais les pièces contradictoires seraient examinées dans un cadre où Simon ne pouvait pas interrompre ma phrase d'une gifle.
À la sortie, un homme que je ne connaissais pas m'aborda. Il disait avoir travaillé sur le système d'alarme du domaine et souhaitait être payé pour des factures anciennes. Je lui demandai de transmettre sa demande à Olivier, sans promettre que tout était dû. Il me montra un SMS de Simon : « Parlez à ma femme, c'est elle qui contrôle tout. » Je reconnus le procédé. Simon avait utilisé mon absence pour se donner l'air du propriétaire ; maintenant, il utilisait mon existence pour se décharger de ses engagements.
Au cabinet, je demandai à Amira si je devais prouver que Simon n'avait jamais aimé cette maison. Elle posa son stylo. « Vous devez présenter les faits pertinents. Nous ne pouvons pas établir ce que quelqu'un a réellement ressenti pendant un dîner de fiançailles. » Cette réponse me fit d'abord mal. J'avais envie que l'on dise que tout notre mariage était une imposture, car cette idée donnait une explication simple à la gifle. Mais je me souvenais de Simon réparant un volet sous la pluie, de sa patience lorsqu'un vieil artisan nous avait abandonnés au milieu des travaux. Il avait parfois pris soin du domaine. Cela n'effaçait ni sa violence ni la falsification des documents. Je pouvais garder ces deux vérités sans les laisser s'annuler.
Nous passâmes en revue les photographies des travaux. Certaines factures étaient établies au nom de la SCI et réglées par elle ; d'autres provenaient du compte personnel de Simon. Il faudrait tenir compte des financements sans prétendre qu'ils transformaient automatiquement leur auteur en propriétaire. Olivier me demanda de retrouver la date d'un chantier de toiture. Je fouillai mes anciens courriels et découvris un message d'Annie, la femme de Gabriel, qui nous avait recommandé un couvreur. Son adresse était encore active dans mon carnet. Je restai un instant devant son nom, surprise par la douceur du souvenir. Annie avait apporté une tarte aux pommes lorsque nous avions emménagé ; elle n'avait jamais demandé si Simon gagnait assez pour mériter cette maison.
Je racontai l'anecdote à Gabriel plus tard. Il sourit et m'apprit qu'Annie trouvait notre cuisine trop sombre. « Elle voulait peindre un mur en jaune. Tu avais répondu que Jeanne détesterait ça. » Je me souvenais de ma réaction outrée. Aujourd'hui, un mur jaune ne m'aurait pas dérangée. Nous parlâmes des couleurs possibles pour la future salle de formation, sans transformer la conversation en promesse. Les maisons changeaient avec leurs habitants. Elles n'étaient pas des preuves figées que quelqu'un avait eu raison une fois pour toutes.
Avant de fermer le dossier des travaux, je remarquai une facture pour une réparation que je n'avais jamais commandée. Nous demandâmes au prestataire de préciser la prestation. Elle avait été effectuée, mais dans l'appartement de Diane, non au domaine. Ce détail ne résolvait pas l'affaire. Il donnait à Olivier une piste précise dans les remboursements et m'apprenait qu'un chantier bien réel pouvait néanmoins figurer au mauvais endroit.
Le lendemain, une employée de l'agence immobilière qui avait un temps proposé le domaine à la vente nous contacta. Elle avait conservé l'annonce préparatoire, jamais publiée, et les courriels du dossier. Simon avait décrit la maison comme « un patrimoine familial destiné à être liquidé rapidement ». Elle avait réclamé les titres, puis suspendu sa mission en découvrant que ses indications ne correspondaient pas aux registres. L'annonce n'était pas une vente réalisée. Elle montrait cependant que mon mari avait envisagé de disposer du domaine plusieurs mois avant de me frapper.
« Pourquoi ne m'avez-vous rien dit à l'époque ? » demandai-je à l'employée.
« Notre supérieur a écrit au contact qu'on nous avait donné, Madame. À une adresse professionnelle fournie par votre mari. »
Je pensai à la messagerie imitant la mienne. Amira demanda la conservation des courriels. J'étais furieuse, mais le rendez-vous avec l'employée me rappela que certaines personnes avaient simplement demandé des documents et arrêté lorsqu'elles ne les avaient pas reçus. Elles n'étaient ni des ennemies ni des sauveuses ; elles avaient fait correctement leur travail.
Ce soir-là, j'allai marcher jusqu'aux Figuiers sans franchir le portail. De l'autre côté, la lumière brillait dans l'ancienne chambre de Jeanne. Je n'éprouvai pas le désir de monter la voir. Une maison peut être précieuse et devenir momentanément inhabitable pour celle qui l'aime. Gabriel, venu me rejoindre à ma demande, regarda les arbres en silence.
« Tu vas la garder ? » demanda-t-il enfin.
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« Je ne veux plus répondre à cette question pour leur faire plaisir ou les punir. Je veux décider quand je pourrai entrer sans chercher d'abord où se trouve Simon. »
Nous repartîmes. Pour la première fois, quitter le portail ne ressemblait pas à une expulsion. C'était un choix que j'avais fait avec mes deux pieds.