Chapter 24 - Le dernier été de Jeanne

Henri Leduc me demanda de passer à sa boutique avant qu'il parte en retraite. Il avait retrouvé une bande sonore ancienne, enregistrée sur un petit appareil numérique à l'époque où Jeanne lui dictait des notes lorsque ses mains étaient trop fatiguées. Je redoutai le piège d'un message posthume qui résoudrait soudain toutes mes difficultés. Henri me montra d'abord la date et le contexte : l'enregistrement accompagnait un inventaire de laboratoire. Il avait été conservé parmi les dossiers professionnels, sans valeur secrète annoncée. Je choisis de l'écouter à l'atelier, entourée de Salomé et de Mathilde.
La voix de ma mère sortit du haut-parleur, un peu rauque, avec son habitude d'avaler le début des phrases. Elle décrivit des essais de feuille verte, fit une remarque sur la chaleur, puis éclata de rire en apprenant qu'Henri avait renversé un flacon. J'eus les yeux pleins de larmes. Je n'avais pas entendu son rire depuis dix-huit ans. Salomé arrêta l'enregistrement et me demanda si je voulais continuer. Je répondis oui, après un verre d'eau.
Jeanne expliquait qu'elle ne parvenait pas à terminer la base chaude de L'Été retrouvé. « Je voudrais qu'Élise sente un jour sa vie, pas la mienne », disait-elle. « Peut-être qu'elle changera tout. Ce sera très bien. » Il n'y avait pas de révélation spectaculaire ni de testament vocal. Une femme travaillait, hésitait, plaisantait et faisait confiance à sa fille. J'en avais besoin davantage que d'un message prophétique contre Simon. Après l'écoute, nous décidâmes de faire préserver le fichier et de ne pas le diffuser sans examiner les questions d'autorisation et d'intimité.
Mathilde resta pour déjeuner. Elle me raconta qu'à vingt-deux ans elle avait rencontré Jeanne dans une conférence et lui avait posé une question maladroite sur les parfums féminins. Ma mère avait répondu qu'il existait surtout des odeurs que les gens apprenaient à classer. « Elle m'a donné une bandelette en disant : 'Vous avez le droit d'aimer le cuir et la fleur d'oranger en même temps.' C'est pour ça que j'ai commencé ce métier. » J'ignorais cette histoire. Je regardai Mathilde avec une tendresse nouvelle, sans oublier qu'elle avait failli travailler sur notre formule contestée.
L'après-midi, Salomé reprit les essais de Respire. Nous testâmes un accord de citron, de feuille verte et de bois clair. Je compris que je cherchais toujours à reproduire la voix olfactive de Jeanne au lieu de trouver la mienne. Je diminuai la note de figuier et ajoutai une nuance saline qui rappelait le bord de mer où Gabriel m'avait emmenée. Le parfum changea de direction. Il avait moins de nostalgie et davantage d'air. Salomé sourit. « Là, on dirait une porte ouverte. »
Je rentrai chez Gabriel avec deux bandelettes et un petit flacon d'essai. Il était en train de réparer la rampe de l'escalier. Je lui demandai de sentir notre création sans lui expliquer l'histoire. Il ferma les yeux une seconde. « Ça me rappelle quand j'ouvrais les fenêtres d'une caserne après une longue garde. » J'éclatai de rire : aucune agence de publicité n'aurait retenu cette image. Elle était exactement ce que je voulais entendre. Le parfum appartenait au présent.
Le soir, je lus à nouveau la lettre de Jeanne. Elle disait que je pourrais vendre L'Été retrouvé, le terminer ou le garder. J'avais cru que le choix portait sur un flacon. Il portait aussi sur la personne que je voulais devenir. Je décidai de laisser la formule ancienne dans les archives jusqu'à nouvel ordre. L'équipe poursuivrait Respire comme une création collective, avec des crédits clairs. Ce n'était pas renoncer à ma mère. C'était refuser que son souvenir me serve de cage.
Avant l'appel d'Amira, nous étions restées tard au laboratoire pour établir un protocole d'essai de Respire. Salomé avait posé quatre petites bouteilles devant moi, sans étiquette visible. Je devais noter ce que je sentais sans connaître les proportions. Dans la première, le citron écrasait tout ; dans la deuxième, le bois paraissait trop humide ; la troisième me rappelait une salle d'attente propre. La quatrième laissait une impression d'air frais après une journée trop chaude. Je l'aimai immédiatement, mais je demandai de recommencer le test à l'aveugle le lendemain. L'émotion d'une soirée pouvait fausser mes préférences. Jeanne m'avait appris cette rigueur et, pour une fois, je l'utilisais sans chercher à copier son résultat.
Mathilde proposa une nuance végétale issue d'une matière qu'elle étudiait depuis plusieurs années. Je lui demandai si ses recherches étaient disponibles dans le cadre de notre contrat. Elle me montra les autorisations et les limites prévues. Nous discutâmes avec Salomé du crédit à inscrire sur les fiches. Ces précautions avaient parfois l'air lourdes, mais elles rendaient le travail plus léger : nous n'avions pas à nous demander, dans cinq ans, si quelqu'un raconterait qu'une idée avait surgi de son seul génie. Mathilde plaisanta qu'elle était capable de supporter beaucoup de choses, sauf de retrouver son nom remplacé par « collaboratrice anonyme ».
À vingt-deux heures, nous fîmes une pause dehors. La ville s'étendait en contrebas, ses lumières comme des points de couture sur un tissu sombre. Salomé me demanda ce que j'aurais fait si Simon avait obtenu le million promis. Je réfléchis. « Je serais peut-être restée plus longtemps, en me disant que tous ces efforts étaient enfin récompensés. » C'était une réponse qui me faisait peur. Elle posa la main sur mon épaule. « Alors je suis contente qu'on ait suspendu ce projet avant qu'il soit trop tard. Mais je suis surtout contente que tu aies commencé à écouter ce que tu voulais. »
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Je rentrai dans le laboratoire et inscrivis les résultats de la soirée. Au bas de la page, je notai : « Ne pas confondre réussite et consentement. » Ce n'était pas une formule de parfum. C'était une règle que je voulais garder visible lorsque des offres plus séduisantes se présenteraient.
Le lendemain, Amira m'annonça qu'une nouvelle discussion entre conseils pouvait permettre d'organiser la séparation des lieux sans me contraindre à rencontrer Simon. Sa proposition comportait plusieurs conditions dont certaines étaient inacceptables. Je lui demandai de continuer à travailler, de m'expliquer les risques et de ne jamais accepter un silence imposé sur la violence en échange de mes affaires. Elle répondit qu'elle avait compris. Je me surpris à ne pas lui demander une date de victoire. Je voulais une sortie durable, pas un joli dernier acte.