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Chapter 19 - La vidéo sans musique

Rémi accepta finalement de nous rencontrer. Je connaissais cet homme comme le cousin qui faisait toujours des montages de vacances, ajoutait des chansons sentimentales aux anniversaires et filmait les gâteaux avant qu'on puisse les couper. Il arriva au cabinet d'Amira avec un disque de sauvegarde et le visage défait. « J'avais promis à Diane de lui envoyer toutes les images, commença-t-il. Quand j'ai vu la vidéo publiée, j'ai compris qu'elle avait coupé précisément ce qui expliquait la scène. »

« Pourquoi as-tu attendu ? » demandai-je.

Il baissa les yeux. « Parce qu'elle m'a aidé à payer une école de cinéma. J'avais peur qu'elle me demande de rembourser. »

Je n'étais pas chargée de lui pardonner. Je lui demandai seulement de raconter ce qu'il savait et de conserver le fichier d'origine. Son avocat avait déjà organisé sa remise appropriée. Nous examinâmes une copie destinée à préparer ma déclaration. Le son brut était pénible : les couverts, les conversations, la voix de Diane qui montait, puis le choc de la gifle. La vidéo ne faisait pas de moi une héroïne. On m'y voyait reculer, tâtonner pour retrouver mon sac, perdre une seconde entière à remettre une mèche derrière mon oreille. C'était cette maladresse qui me bouleversa. J'avais tellement voulu rester digne que j'avais oublié à quel point j'étais désorientée.

Gabriel apparaissait ensuite, posant sa caisse et demandant à Simon de me lâcher. Le mouvement de Simon vers lui était net ; la riposte aussi. En regardant les images, Gabriel murmura : « Je n'avais pas vu Diane derrière toi. Elle a essayé de fermer la porte. » Sur le bord du cadre, en effet, ma belle-mère avançait la main vers le battant, comme si elle espérait enfermer l'incident avec nous. La caméra ne prouvait pas tout ce qu'elle pensait. Elle montrait son geste.

Amira nous rappela de ne pas diffuser nous-mêmes la vidéo, surtout sans réfléchir aux conséquences possibles pour les personnes filmées et la procédure. Nous pouvions conserver, transmettre et répondre aux demandes appropriées. J'avais parfois envie de publier le fichier avec une légende cinglante ; le soir, je me sentais presque honteuse de cette envie. La psychologue me dit plus tard que souhaiter être crue ne m'obligeait pas à mettre chaque seconde de ma douleur à la disposition d'inconnus.

Rémi sortit son téléphone. Diane lui avait envoyé plusieurs messages depuis la remise du fichier. Elle le traitait d'ingrat, l'accusait de détruire la famille et menaçait de raconter un ancien échec scolaire. « Je voulais qu'elle soit fière de moi », dit-il. Cette phrase avait un goût familier. J'étais entrée chez les Delcourt pour qu'ils m'accueillent. Lui y était né et courait encore après leur approbation. Je lui répondis qu'il pouvait chercher du soutien ailleurs, sans lui promettre que sa famille changerait.

Avant de retrouver mes amies, j'avais longuement discuté avec Rémi dans le couloir du cabinet. Il me raconta que Diane lui avait offert sa première caméra. Il avait douze ans et rêvait de filmer des oiseaux. Plus tard, elle avait payé une partie de ses études, puis rappelé cette aide chaque fois qu'il refusait de monter une vidéo pour les réceptions familiales. « J'avais l'impression que tout mon travail lui appartenait », dit-il. Je lui demandai s'il voulait encore faire du cinéma. Il répondit oui, mais qu'il ne supportait plus de revoir les images de notre déjeuner.

« Tu peux remettre le fichier et ne pas le regarder cinquante fois, dis-je. On a des gens compétents pour examiner ce qui doit l'être. »

Il hocha la tête. Il aurait aimé supprimer la vidéo de son disque personnel pour oublier sa participation. Son avocat lui avait expliqué pourquoi il devait préserver les éléments utiles. Rémi accepta cette obligation, mais demanda aussi du soutien pour ne pas porter seul l'événement. Je lui indiquai qu'il pouvait parler à quelqu'un de confiance sans me prendre pour sa thérapeute. J'avais longtemps cru que protéger une personne impliquait d'absorber toutes ses émotions. Je commençais à connaître mes limites.

Après son départ, Amira me demanda si je souhaitais revoir quelques secondes précises afin de confirmer mes déclarations antérieures. Je répondis que je pouvais le faire maintenant, accompagnée. Je reconnus la phrase exacte de Diane sur les fausses couches et celle de Simon avant la gifle. Je corrigeai un détail de ma première chronologie : je croyais qu'il avait posé sa tasse sur la console, mais la vidéo montrait la table basse. Cette correction me troubla, puis me rassura. Une mémoire imparfaite n'effaçait pas un coup filmé. Elle exigeait seulement de rester attentive à la différence entre souvenir et image.

Amira nota la rectification. Je sortis du cabinet sous un ciel gris et respirai profondément. Je ne serais pas obligée de transformer chaque détail exact en honte supplémentaire. Je pouvais dire : « Je me suis trompée sur la tasse. » Puis continuer à dire avec la même certitude : « Mon mari m'a frappée. » Cette coexistence de précision et de fermeté me rendait plus solide que tous les grands discours que j'avais imaginé publier.

Le soir, je retrouvai mes anciennes camarades au dîner de Céline. La première chose qu'elles firent fut de me demander si je voulais parler du sujet. Je dis non, pas encore. Nous passâmes deux heures à discuter de leurs enfants, de leurs métiers et d'un professeur de lycée qui nous terrorisait avec ses dictées. À la fin, je leur montrai une photographie des figuiers sauvés. Céline me demanda si elle pouvait venir les voir. Je lui proposai un dimanche, quand l'accès au jardin serait organisé. Elle accepta comme si nous venions de prendre rendez-vous pour une simple promenade, et j'en eus les larmes aux yeux.

En rentrant, je trouvai Salomé encore au laboratoire. Elle avait reproduit la note finale de L'Été retrouvé à partir des feuilles conservées, mais elle n'était pas satisfaite. « Ça ressemble au souvenir que tu décris, dit-elle. Ce n'est pas encore le souvenir que toi tu veux créer. » Je sentis la bandelette : la lumière d'été s'y mêlait à une amertume très fine. Je pensai à la cuisine de ma mère, puis au cabinet médical, puis au café de Mathilde. Un parfum pouvait porter plusieurs époques sans devenir mensonger.

« On ne finira pas celui-là ce soir, dis-je. Et on ne le lancera pas pour faire taire Simon. »

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Salomé sourit. « D'accord. Alors on travaille sur Respire ? »

Je retirai mon alliance, que je portais encore par habitude à une chaîne autour du cou, et la posai dans mon sac. Je ne fis aucune cérémonie. Mes mains avaient besoin d'être libres pour doser les gouttes. La fenêtre était ouverte. Dehors, le vent ramenait une odeur d'herbe coupée. Je mesurai la première matière de notre nouveau parfum et inscrivis mon nom, puis celui de Salomé, sur la fiche d'essai.

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