strive

Chapter 8 - La visite sous les yeux de tout le monde

Nous arrivâmes au domaine à dix heures avec un commissaire de justice chargé de constater la remise d'objets et deux personnes de confiance. Gabriel resta près du portail ; il ne voulait pas que son intervention physique de l'autre jour devienne le prétexte d'une nouvelle confrontation. Amira m'accompagnait. J'avais choisi une chemise claire qui couvrait mes épaules sans dissimuler ma joue encore marquée. Je ne voulais plus que mes vêtements servent à arranger l'histoire de Simon.

Diane nous ouvrit elle-même. Elle portait la même broche en forme de rose qu'au mariage et un parfum si fort qu'il étouffait celui des figuiers. « Vous traitez notre famille comme des criminels », dit-elle en observant le professionnel. Amira répondit que nous étions là pour une remise convenue. Aucun discours n'était nécessaire. Cette sobriété sembla la désorienter ; elle s'attendait à une dispute dont elle pourrait raconter ensuite les morceaux qui l'arrangeaient.

Dans la chambre, mes vêtements avaient été rangés dans trois sacs-poubelle noirs. Mon manteau se trouvait à côté d'une paire de chaussures de Simon. Sur le lit, le coffret de noyer attendait, vide. Je touchai ses quatre compartiments du bout des doigts. Le bois gardait une petite brûlure sur le côté, souvenir d'une bougie renversée le jour où Jeanne l'avait reçu. Elle avait ri en disant que les objets avaient droit, eux aussi, à leur histoire.

« Les papiers ? » demandai-je.

Simon apparut sur le seuil. « Il n'y avait pas de papiers. »

Je montrai le message qu'il m'avait envoyé. « Tu disais qu'il n'y avait plus rien. Ça signifie qu'il y avait quelque chose. »

« Tu interprètes tout. »

Le commissaire de justice nota ce que chacun affirmait, sans nous donner raison. Je récupérai mon passeport, des dossiers médicaux et une enveloppe de photographies. Certaines pages du carnet de Jeanne avaient disparu de la bibliothèque ; nous les indiquâmes parmi les objets non retrouvés. Je n'avais jamais imaginé qu'il faudrait faire constater une absence dans ma propre chambre.

En redescendant, je vis Farida derrière une fenêtre de la cuisine. Elle avait été appelée pour rendre ses clés, mais Diane la faisait attendre dans la pièce comme une domestique convoquée par une souveraine. Je m'arrêtai. « Elle repart avec nous », annonçai-je. Farida me fit signe de ne pas intervenir. Je compris : elle voulait récupérer ses affaires sans aggraver le conflit. Je lui demandai doucement si elle souhaitait que nous l'attendions. Elle répondit oui. Diane leva les yeux au ciel.

« Tu ne vas pas transformer une affaire de ménage en affaire d'État. »

« Non. Je vais attendre une personne qui a demandé qu'on l'attende. »

Nous restâmes dans le vestibule dix minutes. Simon tenta de me parler du contrat Orbe, me promettant que son groupe sauverait mon atelier d'une faillite imaginaire. Amira l'invita à passer par les conseils. Il murmura alors : « Tu préfères cette avocate à ton mari. » Je le regardai. « Aujourd'hui, elle n'a pas essayé de me faire taire avec sa main. » Il baissa les yeux, non par honte visible, mais parce que le commissaire prenait note de notre échange.

Dehors, Farida respirait enfin. Dans son sac, elle portait des gants, son cahier de plantation et une photographie des jeunes figuiers prise avant leur arrachage. Elle hésita avant de me la montrer. « J'ai une fille de dix-neuf ans, Leïla. Elle m'a dit d'en garder une preuve. Moi, je pensais qu'un arbre, ça se replante. Elle a répondu qu'on ne replante pas les années. » Je lui demandai de remercier Leïla de ma part. J'avais besoin de cette phrase.

Sur le trajet, Gabriel me confia qu'il avait consulté un professionnel après la bagarre, pour décrire exactement ce qui s'était passé et prendre conseil sur sa propre responsabilité. « J'aurais préféré arrêter Simon sans le frapper », dit-il. « J'ai agi pour te dégager et je me suis arrêté. Ça ne me donne pas le droit de me raconter en héros. » Je lui pressai brièvement l'épaule. Son refus de se mettre au centre de mon histoire me rassurait.

Avant de quitter le domaine, je m'étais arrêtée devant la bibliothèque du rez-de-chaussée. Elle avait été repeinte dans un blanc très brillant que je n'avais pas choisi. Les livres de Jeanne avaient changé de place ; ses cahiers de botanique étaient remplacés par des albums sur les grandes demeures. Je demandai calmement où se trouvaient les cartons déplacés. Diane répondit qu'elle avait simplement fait du rangement. Le commissaire de justice nota sa réponse et photographia les étagères, sans entreprendre une fouille qui n'était pas prévue. Je dus accepter de partir sans tout résoudre. Mon corps était fatigué ; la maison ne s'effondrerait pas si je reportais une recherche.

Farida attendait près du véhicule lorsqu'elle me confia une autre observation. Deux jours après la gifle, un camion blanc avait récupéré les anciennes vitrines de l'atelier dans le garage. Elle avait relevé son numéro d'immatriculation, croyant qu'il s'agissait d'une intervention normale. « Je ne sais pas ce qu'il y avait dedans », précisa-t-elle. Je la remerciai de cette honnêteté et demandai à Amira s'il était utile de transmettre l'information à notre conseil commercial. Nous inscrivîmes la date dans le calendrier des événements, sans conclure que le camion contenait les flacons manquants.

Sur le trajet, je consultai la liste de mes objets récupérés. Elle tenait sur trois pages : médicaments, papiers, vêtements, photographies, coffret. Trois années de mariage semblaient tenir dans des sacs noirs. Pourtant les choses les plus importantes n'y figuraient pas : les gestes quotidiens, l'habitude de préparer deux cafés, la peur de rentrer trop tard après le travail. Je savais qu'il me faudrait plus qu'un inventaire pour sortir de ces habitudes. Gabriel conduisait sans radio. Je lui demandai s'il accepterait d'allumer quelque chose. Il choisit une station de jazz et baissa le volume pour que je puisse lui dire si elle me déplaisait.

May you like

Chez lui, j'étalai les vêtements propres sur le lit. Certains portaient encore l'odeur du placard du domaine, ce mélange de cèdre et de lessive que je connaissais si bien. Je les laissai près de la fenêtre pour les aérer. Je ne voulais pas tout jeter ; je ne voulais pas non plus que chaque objet décide à ma place de ce que je devais ressentir.

Nous déposâmes mes sacs chez lui. Je retournai le coffret vide. Un fond mal fixé bougea sous mon pouce. Gabriel me prêta un petit tournevis. Sous la mince plaque de noyer, il n'y avait ni or ni testament. Une photographie me montrait adolescente, assise auprès de ma mère au jardin. Au dos, elle avait écrit : « Quand on te dira que tu dois partir, souviens-toi de l'endroit où tu as toujours eu une place. » Je compris qu'elle parlait de notre maison. Pour la première fois, le mot foyer ne me donna pas envie de pleurer. Il me donna envie de revenir autrement.

Related Stories

Other posts