Chapter 26 - Le mois où l'on a cessé de mentir

L'hiver arriva sur Grasse avec des journées courtes et un air que les collines rendaient presque transparent. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis la gifle. Je vivais désormais dans un petit appartement loué près de l'atelier, à dix minutes à pied de la place aux Herbes. Gabriel m'avait aidée à porter les cartons, puis m'avait laissé choisir seule l'emplacement des meubles. La première nuit, j'avais dormi sur un matelas posé au sol parce que le lit n'était pas arrivé. Je m'étais réveillée en entendant le camion des éboueurs et j'avais pensé : personne ici ne me dira de sortir.
Les procédures suivaient leur cours. Certaines questions financières avaient fait l'objet d'un accord partiel documenté ; d'autres restaient soumises aux vérifications et aux décisions nécessaires. Les faits de violence avaient été examinés dans leur propre cadre, sans devenir une monnaie de négociation sur le domaine. Je ne racontais pas autour de moi que tout était réglé. Je racontais seulement que je n'habitais plus avec Simon et que je n'avais plus peur d'ouvrir ma porte. Cette vérité suffisait pour commencer.
Diane avait quitté les Figuiers à la suite d'un arrangement encadré sur l'occupation, sans que cela épuise toutes les questions patrimoniales. Elle s'était installée dans son appartement, dont la situation financière était difficile. Mathilde m'apprit qu'elle accusait tour à tour Simon, les banques et moi. Je lui répondis que je n'avais pas besoin de suivre chaque épisode de cette colère. Si des documents nécessitaient mon attention, Amira m'en informerait. J'avais découvert un plaisir immense : ne pas savoir ce que disait ma belle-mère à déjeuner.
Je repris progressivement accès au domaine dans des conditions sécurisées. La première fois, j'y allai avec Farida et un professionnel chargé de vérifier les installations. Le salon avait changé d'odeur : les fleurs de Diane avaient disparu, les fenêtres étaient restées fermées trop longtemps, et les meubles portaient une fine poussière. Je m'arrêtai devant le canapé où Simon m'avait frappée. Farida me demanda si je voulais sortir. « Pas encore. Je veux choisir un endroit pour commencer. » Nous ouvrîmes la fenêtre du bureau de Jeanne. L'air entra avec un bruit de branches.
Je n'avais pas décidé de revenir habiter là. Je voulais d'abord que la maison cesse d'être un décor pour les mensonges. Nous dressâmes la liste des réparations, vérifiâmes les accès et préparâmes un budget réaliste. Je refusai de financer le projet avec l'argent que Simon promettait de me rendre : ce versement était incertain. Olivier et moi établîmes un plan fondé sur les ressources de l'atelier et mes réserves, sans menacer les salaires ni les commandes. Le domaine pouvait attendre un peu. Les personnes, non.
Avant de commencer les travaux, nous reçûmes trois devis pour l'accès au jardin. Le premier était élégant mais trop cher ; le deuxième omettait des aménagements utiles ; le troisième proposait un chemin moins spectaculaire, mais plus sûr et plus facile à entretenir. Gabriel exprima une préférence pour le troisième, Farida posa des questions sur l'écoulement de l'eau, et Olivier calculait les coûts sur plusieurs années. Je les écoutai tous. L'ancienne Élise aurait choisi le plus beau projet pour prouver que la maison méritait son prestige. Je choisis celui qui permettrait à Lucette et à d'autres visiteurs de circuler confortablement sans menacer notre budget.
Le premier artisan arriva un lundi, accompagné d'une jeune collègue. Il demanda où installer ses outils, puis observa le vieux bassin avec un intérêt pratique. « On pourrait conserver cette pierre, dit-il. Elle est solide. Il faudrait simplement modifier le bord. » Je me rappelai que Diane avait voulu faire disparaître le bassin parce qu'il paraissait démodé dans les photographies. Il n'était pas parfait, mais on pouvait le rendre utile. Nous décidâmes de le garder. Pendant les travaux, Farida surveilla les racines et demanda plusieurs ajustements. L'artisan l'écouta sans lui expliquer son propre métier. J'avais rarement vu le domaine fonctionner avec autant de simplicité.
Je pris aussi une journée entière pour trier les affaires laissées dans le bureau de Jeanne. Je conservai ses carnets et quelques photographies, donnai des livres en double à une association locale avec les vérifications nécessaires et mis de côté les meubles que je ne voulais pas revoir tout de suite. Une cousine de Simon demanda à récupérer une lampe qui lui appartenait réellement. Nous organisâmes la remise sans histoire. Ce geste m'apprit que protéger mes droits n'impliquait pas de m'approprier les objets des autres. La maison n'était pas un trophée gagné à l'issue d'une bataille. C'était un lieu dont je redevenais responsable, avec ce que cette responsabilité exigeait de précision.
Lucette vint voir les jardins au début du printemps. Elle marcha lentement jusqu'aux deux figuiers sauvés et posa sa main contre un tronc. « Jeanne aurait râlé sur la taille », dit-elle. Farida éclata de rire. « Elle avait toujours quelque chose à dire sur mes tailles, mais elle venait ensuite m'aider. » Elles parlèrent une heure de greffes et de mauvaises herbes. Je restai à distance, attentive à leur joie. Aucune d'elles ne me demandait de résoudre leur passé ; elles échangeaient simplement des souvenirs et des connaissances.
Nous décidâmes de rouvrir une petite partie du jardin pour les visites pédagogiques de l'atelier. Pas de gala, pas de slogan promettant de sauver le monde. Dix personnes au maximum, des chemins sécurisés, une réservation claire et des intervenants rémunérés. Leïla proposa de présenter les boutures ; Salomé expliquerait les odeurs ; moi, je parlerais des archives. Gabriel construisit des bancs solides, puis exigea qu'on le paie comme n'importe quel artisan. « Je viens en ami pour prendre le café, dit-il. Le reste, c'est du travail. » Cette distinction était devenue notre manière de nous respecter.
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Le jour où les premières réservations ouvrirent, Simon m'écrivit une nouvelle fois. Il annonçait avoir trouvé un emploi dans une société sans rapport avec la parfumerie et souhaitait récupérer quelques photographies personnelles. J'acceptai que nos conseils organisent la remise des objets identifiés. Je n'exigeai pas qu'il souffre pour chaque petite demande. Je ne lui proposai pas non plus de revenir au domaine. Entre vengeance et oubli, il existait une voie plus exigeante : répondre à chaque chose selon ce qu'elle était.
À la fin de la journée, je refermai le portail avec ma propre clé. Une odeur de figuier montait de la terre fraîchement arrosée. Je pensais souvent à la femme que j'étais le jour de la gifle, immobile devant un mari qui lui disait de partir. Je ne savais pas encore si je pourrais un jour habiter cette maison sans revoir la scène. Je savais en revanche que je pouvais y entrer pour travailler, puis rentrer dormir ailleurs. La liberté ressemblait parfois à deux adresses au lieu d'une.