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Chapter 11 - Le dimanche auquel je ne suis pas allée

Je n'acceptai pas l'invitation de Diane. À sa place, Amira envoya un courrier demandant la restitution des documents personnels de Jeanne et la clarification du rôle de Diane dans la conférence annoncée par Orbe. La broche fut photographiée puis rangée avec les affaires de ma mère. Je n'avais pas à me rendre seule dans une maison où j'avais été frappée pour prouver que j'étais capable de pardonner. Ce refus me parut minuscule. Pour quelqu'un qui avait passé trois années à éviter les conflits, il était immense.

Le dimanche matin, j'allai au marché avec Gabriel. Il acheta des abricots trop mûrs pour faire de la confiture et me demanda de choisir les herbes pour son potager. Une marchande me reconnut : la vidéo d'un dîner chez Diane circulait depuis la veille. On m'y voyait répondre sèchement à ma belle-mère, puis quitter la pièce. Le montage commençait juste après la gifle et s'achevait avant l'intervention de Gabriel. La marchande ne me posa pas de question, mais elle me regarda assez longtemps pour que je comprenne.

« Tu peux rentrer si tu veux », dit Gabriel.

« Non. Je vais acheter ces tomates. »

Je les choisis une par une, non pour me montrer courageuse, mais parce que j'avais réellement envie de tomates. Le téléphone vibra dans ma poche. Une amie d'école, Céline, m'avait envoyé la vidéo avec un message prudent : « Je ne sais pas ce qui se passe. Si tu as besoin d'un endroit, appelle. » Je lui répondis que j'étais en sécurité et la remerciai. Elle ne demanda pas de détails. Je me rappelai soudain pourquoi nous avions été amies.

Je me surpris à réfléchir longuement au visage de la marchande. Avait-elle vu la vidéo ? Était-elle seulement intriguée par ma joue ? J'inventais des jugements dans des regards qui n'en portaient peut-être aucun. Sur le conseil de ma psychologue, j'essayai de décrire la situation sans compléter les blancs : une femme m'avait reconnue, puis m'avait vendu des tomates. C'était tout ce que je savais. Cette distinction ne fit pas disparaître ma honte, mais elle m'empêcha de la transformer en prison peuplée de tout un village hostile.

À la maison, Gabriel me demanda si je voulais qu'il ferme les volets du côté de la rue. Je répondis non. « On ne va pas se cacher parce qu'une vidéo tourne. » Puis je changeai d'avis et lui demandai de les fermer à moitié. Il sourit sans commentaire. Je commençais à comprendre qu'on pouvait être courageuse le matin et avoir besoin d'ombre le soir, sans devoir choisir entre les deux versions de soi. Il posa les tomates dans un panier. Nous préparâmes une sauce simple, avec de l'ail et de l'huile d'olive. Les gestes ordinaires me semblaient parfois plus difficiles que les rendez-vous chez l'avocate ; au moins, en coupant les tomates, je savais exactement ce que mes mains devaient faire.

Une cliente régulière appela pour signaler une fuite sur un atomiseur. Salomé lui proposa un échange et fit vérifier le lot concerné. Je l'entendis expliquer posément les étapes du contrôle. L'incident n'avait aucun rapport avec Simon, Diane ou Orbe ; c'était seulement notre métier. Pourtant je ressentis de la gratitude. Le monde me permettait de résoudre un problème qui avait une cause identifiable et une solution limitée. Je me rendis compte que j'avais parfois préféré traiter les conflits familiaux comme de simples erreurs de livraison : si je trouvais le bon ton, tout rentrerait dans l'ordre. Une gifle avait détruit cette illusion.

L'après-midi, mon atelier reçut trois annulations de commandes. Deux clientes disaient ne pas vouloir être mêlées à une querelle familiale ; la troisième réclamait simplement un remboursement parce que l'anniversaire de son mari était passé. J'acceptai sa demande sans y voir une conspiration. Salomé me rappela que notre travail devait continuer à être bon même lorsque je souffrais. Cette phrase me piqua, puis m'aida. Je m'installai au laboratoire pour préparer une commande de vétiver et de citron destinée à un petit hôtel indépendant.

Simon m'appela à dix-sept heures. Je ne répondis pas. Il envoya un message : « Maman t'attend depuis midi. Tu humilies une femme âgée. » Diane avait soixante-sept ans, voyageait seule, dirigeait plusieurs associations de quartier et savait parfaitement ouvrir ses propres comptes bancaires. L'âge n'effaçait pas ce qu'elle m'avait fait. Je gardai ce constat pour moi et transmis les messages à Amira.

Peu après, Mathilde appela. Elle avait vu la vidéo et reconnaissait les mains qui tenaient le téléphone : celles de son cousin Rémi, invité au déjeuner. « Je vais lui demander le fichier entier, dit-elle. Pas pour te faire plaisir. Parce que couper le début et la fin change les faits. » Je lui répondis qu'elle n'était pas obligée de choisir un camp familial pour dire ce qu'elle avait vu. Elle eut un petit rire triste. « Chez nous, c'est exactement ce qu'on t'oblige à faire. »

À vingt heures, Diane posta un texte parlant de respect des aînés et de femmes devenues arrogantes grâce à l'argent. Elle ne me nommait pas, mais les commentaires le faisaient pour elle. Olivier me conseilla de ne pas lire les messages pendant la nuit. Il avait raison, et je passai malgré tout vingt minutes à les lire. Certains me traitaient d'ingrate ; d'autres voulaient connaître mon compte bancaire. J'éteignis le téléphone quand je vis une inconnue écrire qu'une femme frappée l'avait sûrement cherché. Mon estomac se noua. Ce n'était plus une querelle avec Diane. Des gens dont je ne connaissais pas le visage reprenaient son raisonnement sans avoir été présents.

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Je retrouvai Gabriel dans le jardin. Il réparait une chaise avec une petite lampe frontale. Je lui dis que j'avais peur de retourner au salon professionnel prévu dans un mois. « Et si les gens me regardaient tous comme ça ? » Il posa son outil. « Certains le feront peut-être. D'autres voudront sentir tes parfums. Tu n'as pas besoin de décider ce soir si tu y vas. »

Le lendemain, le fichier entier arriva de Rémi par l'intermédiaire de son avocat. Il montrait ma question sur le salaire de Farida, les propos de Diane sur mes fausses couches, la gifle, puis l'intervention de Gabriel. Je n'eus pas le courage de le regarder jusqu'au bout. Amira le fit et me confirma qu'il correspondait à la scène qu'elle connaissait par mes déclarations. Une chose pourtant la surprit : après notre départ, Diane avait demandé à Simon de retirer « la feuille d'accord » de la bibliothèque avant l'arrivée des visiteurs du lendemain. L'invitation du dimanche n'était peut-être pas une tentative de réconciliation. Elle avait besoin que je sois là pendant qu'on déplaçait autre chose.

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