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Chapter 5 - Le jardinier qui ne voulait pas témoigner

Farida me retrouva le lendemain matin devant l'atelier, un petit bâtiment aux volets verts situé à l'écart du domaine. Elle avait gardé son chapeau de paille sur la tête malgré l'ombre et serrait un dossier en carton contre elle. « J'ai été renvoyée par message », dit-elle sans préambule. Je lus le texte de Diane : services devenus inutiles, clés à rendre immédiatement, pas d'autre contact avec Madame Moreau. Diane me désignait par mon nom de naissance lorsqu'elle voulait me rappeler que je n'étais pas une Delcourt digne de ce nom.

« Je vais demander à Olivier d'établir ce qu'on te doit. »

« Je ne suis pas venue pour l'argent seulement. » Farida ouvrit le dossier. Elle avait gardé les bons de livraison des plantes, les factures d'arrosage et les dates de présence des ouvriers. Plusieurs factures portaient la mention payée, alors que personne n'avait reçu le moindre versement. « Je pourrais vous raconter tout ça. Mais mon fils travaille pour un sous-traitant de Simon. Vous comprenez pourquoi j'ai peur. »

Je comprenais trop bien. Depuis des années, je disais à mes employés de me signaler les problèmes et laissais pourtant Simon administrer les prestataires de la maison. Comment auraient-ils pu se sentir libres de parler ? Je lui proposai de prendre les documents, de régulariser son paiement sans condition et de lui laisser décider plus tard si elle voulait témoigner. Elle me regarda longuement avant de me tendre les copies.

À l'intérieur, un bon daté du mois précédent mentionnait l'enlèvement de douze caisses de la serre. Destinataire : laboratoire Orbe, Nice. Le transporteur avait signé. J'appelai Salomé pour vérifier l'inventaire. Elle m'attendait déjà devant le coffre réfrigéré ; les scellés de l'enveloppe de secours avaient été décollés puis recollés soigneusement. « J'aurais dû le voir hier », dit-elle. Je lui demandai de ne rien toucher avant que l'état des lieux soit documenté. Cette prudence nous irritait toutes les deux. Elle était pourtant préférable à une accusation que Simon pourrait retourner contre nous.

Olivier vint sur place en début d'après-midi. Nous photographiâmes les registres, listâmes les produits manquants et appelâmes une entreprise spécialisée pour sécuriser les accès numériques. Le prestataire nous apprit que mon compte de messagerie avait été ouvert depuis un ordinateur enregistré sous le nom S-DELCOURT. Ce nom n'était pas une preuve suffisante à lui seul ; la société conserva les journaux afin qu'ils puissent être examinés. Je changeai les accès à mes comptes professionnels personnels avec son assistance, sans effacer les historiques.

Au moment de terminer l'inventaire, Salomé découvrit que deux flacons de contrôle étaient encore à leur place, cachés au fond d'une boîte d'étiquettes. Leur présence avait l'air insignifiante. Elle me montra le numéro manuscrit sous chaque capsule : Jeanne écrivait autrefois un petit trait vertical entre le chiffre du lot et l'année. Nous avions conservé cette convention en hommage à sa méthode. Le lot présenté chez Orbe portait la même référence, mais pas ce trait. Quelqu'un avait recopié le code à partir d'une photographie, sans comprendre la manière dont nous l'inscrivions physiquement sur les échantillons.

« Est-ce que cela prouve qu'ils ont volé la formule ? » demandai-je.

« Non, répondit Salomé. Cela permet seulement de distinguer les flacons et de vérifier l'origine annoncée. Il faudra faire examiner le reste. »

Je souris malgré la situation. C'était une réponse de bonne technicienne : une observation précise, pas une accusation lancée pour soulager sa patronne. Nous plaçâmes les flacons sous protection et ajoutâmes l'information au dossier. J'appelai ensuite le petit fournisseur qui fabriquait nos capsules. Il m'expliqua qu'il avait reçu une demande de devis au nom de Maison Delcourt, mais qu'il n'avait rien produit faute d'acompte. « Je me suis dit que vous aviez changé de nom », confia-t-il. Je lui indiquai calmement que notre marque n'avait pas changé et lui demandai de conserver la demande de devis.

Avant de quitter l'atelier, j'envoyai à toute l'équipe une instruction simple : ne plus laisser entrer de visiteurs hors des rendez-vous confirmés, sans pour autant traiter chaque client comme un espion. La confiance n'avait pas disparu ; elle devenait plus organisée. Je pensai à Farida, qui avait pris le risque de tenir un cahier pendant que d'autres lui demandaient de fermer les yeux. Elle m'avait montré une chose qu'aucun slogan ne remplaçait : parfois, la vérité commence par un bon de livraison qu'on refuse de jeter.

En sortant, nous vîmes Simon garé de l'autre côté de la rue. Il ne s'approcha pas. Il fit descendre sa vitre et lança : « J'essaie de sauver la boîte, Élise. Tu as toujours eu peur de réussir. »

« J'ai peur qu'on mente en mon nom. »

« Orbe nous propose un million pour une formule qui dort dans un tiroir. Un million ! Tu vas refuser par nostalgie ? »

Salomé s'avança avant que je puisse répondre. « Vous avez pris les flacons sans les sortir du registre. Il manque aussi les témoins de stabilité. Vous ne pouvez pas vendre un essai comme un produit fini. »

Simon détourna les yeux. « Je n'ai rien pris. »

« Alors pourquoi les caisses sont-elles parties sous votre signature ? »

Il referma sa vitre et démarra, laissant derrière lui une fumée bleue et l'odeur froide de son parfum. Je tremblais, mais je restai sur le trottoir jusqu'à ce que la voiture disparaisse. Gabriel, qui nous aidait à installer une nouvelle porte de service, me demanda si je voulais m'asseoir. Je lui répondis que je voulais marcher jusqu'au café. Il vint à côté de moi sans prendre mon bras.

Nous parlâmes de ma mère. Gabriel se souvenait de ses journées à composer sur des bandelettes, puis de ses soirées à corriger les cahiers des apprentis. « Jeanne n'aimait pas garder ses secrets pour elle, dit-il. Elle protégeait ses essais parce qu'elle voulait pouvoir choisir quand et comment les partager. Ce n'est pas pareil. »

Je lui racontai le million promis par Simon. Il observa la place, les enfants qui sortaient de l'école et la boulangère qui rentrait ses chaises. « On peut acheter beaucoup de choses avec un million. Pas une décision déjà prise à ta place. »

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Une fois rentrée à l'atelier, j'ouvris le dossier de Farida. Entre deux factures, une note manuscrite avait été glissée : « Diane m'a demandé d'enterrer les plantes arrachées près de l'ancien bassin. J'ai refusé. Elle a dit que personne ne devait voir leurs racines. »

Je connaissais ces plantes. Ma mère les avait élevées durant quinze ans pour obtenir une variété de figuier aux feuilles exceptionnellement odorantes. Elles ne servaient pas seulement de décoration. C'étaient les derniers pieds vivants de la matière première que Simon prétendait désormais vendre comme sa création.

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