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Chapter 17 - La femme que ma belle-mère appelait une charge

Lucette me demanda de venir un jeudi matin, sans Simon, sans Diane et, précisa-t-elle, « sans tout le monde qui croit que les vieilles dames ne savent plus choisir leur dessert ». Je lui apportai des cerises et la retrouvai assise à son bureau, devant un ordinateur portable. Elle avait préparé ses propres relevés sur six mois. « J'ai quatre-vingt-un ans, dit-elle. Je ne suis pas un budget. » Elle me montra le montant de sa retraite, les prélèvements de sa résidence et les sommes que Diane prétendait avancer pour elle.

Je pris des notes uniquement avec son accord. Plusieurs factures présentaient des montants doublés. D'autres correspondaient à des prestations refusées par Lucette ou jamais réalisées. « Elle disait qu'elle me rendait service. Puis elle me rappelait devant les voisins combien je lui coûtais. À la fin, j'ai préféré partir pour ne plus être utilisée comme exemple. » Je lui demandai si elle souhaitait en parler à un conseil distinct du mien. Elle répondit qu'elle l'avait déjà fait. Son avocate lui avait conseillé de conserver ses papiers et de décider elle-même de la suite.

« Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenue ? »

« Parce que je croyais que tu savais. Diane m'a montré un message prétendument envoyé par toi. Il disait que tu approuvais la gestion et qu'il ne fallait pas te déranger. »

Elle sortit une impression. L'adresse affichée ressemblait à la mienne, à un caractère près. La phrase avait ce ton pratique que Simon imitait si bien quand il parlait à ma place. Lucette l'avait crue parce qu'elle voulait cesser de se battre. Je lui dis que je ne l'avais pas écrite. Elle répondit simplement : « Alors elle nous a fait taire toutes les deux. » Nous restâmes assises longtemps devant cette vérité peu spectaculaire.

Je lui racontai la réunion d'Orbe, la lettre de Jeanne et le coffret. Lucette me demanda si je comptais commercialiser le parfum. « Je ne sais pas. J'ai peur de le faire pour prouver que Simon avait tort. » Elle approuva. « Les mauvaises personnes peuvent te pousser à prendre une bonne décision pour une mauvaise raison. Le résultat n'est pas toujours heureux. » Elle avait cette manière de dire des choses complexes en choisissant d'abord ses mots les plus simples.

Lucette me fit visiter son appartement. Au-dessus de la commode, elle avait accroché une aquarelle peinte par son compagnon, mort depuis quinze ans. La toile représentait une route qui montait vers les Alpes, sans personnage ni voiture. « Il n'a jamais su peindre une main, dit-elle. Alors il dessinait des paysages. » Dans la chambre, plusieurs livres étaient empilés près d'un fauteuil. Elle lisait encore sans lunettes lorsqu'il faisait beau. Je réalisai que toutes mes conversations à son sujet s'étaient concentrées sur ce qu'elle ne pouvait plus faire : monter les escaliers, conduire la nuit, porter des sacs lourds. Diane s'était servi de ces limites pour effacer le reste.

« Pourquoi ce tableau est-il si important ? » demandai-je.

« Parce qu'il me rappelle un homme qui ne m'a jamais demandé d'être utile pour rester auprès de lui. » Elle me raconta leurs voyages modestes, les pique-niques avec du pain et du fromage, les disputes sur les itinéraires. Elle ne peignait pas son compagnon en saint ; il s'était montré parfois impatient, et elle lui avait dit ses quatre vérités. Je l'écoutai parce que son histoire d'amour ne servait à justifier aucune violence. Elle avait simplement été vécue par deux personnes capables de se contredire.

Avant mon départ, Lucette ouvrit son agenda et me montra le prochain concert organisé par sa résidence. « Diane a dit à tout le monde que je n'étais plus intéressée par la musique », expliqua-t-elle. En réalité, elle préparait une petite conférence sur les chansons françaises de son adolescence. Je lui promis de venir si mon travail le permettait, sans lui demander d'en faire un événement familial. Elle me demanda en échange de ne pas prévenir Diane. Je respectai son souhait : ce concert n'était pas une occasion de provoquer sa nièce.

De retour à Grasse, je parlai de cette visite à Farida. Elle me répondit que Lucette avait été la seule personne à lui offrir un verre d'eau lors d'une journée de canicule au domaine. « Madame Diane m'avait dit de finir les mauvaises herbes avant la pause. Sa tante a ouvert la porte du jardin et m'a demandé pourquoi je travaillais encore. » Je notai ce souvenir, pas pour fabriquer une sainte de plus, mais parce qu'il montrait une solidarité ancienne que les faux comptes n'avaient pas inventée. Deux femmes s'étaient reconnues comme des personnes avant que je comprenne leur lien.

Au déjeuner, je proposai de l'aider à trouver un jardin accessible près de sa résidence. Elle se mit à rire : elle présidait déjà le petit groupe qui entretenait les bacs de fleurs du patio, et les autres résidents refusaient qu'elle coupe les rosiers trop court. Je réalisai combien je connaissais mal cette femme que je finançais sans jamais la rencontrer. Je lui avais envoyé des fruits et des cartes. Je n'avais pas demandé ce qu'elle faisait de ses journées.

Sur le chemin du retour, j'appelai Farida pour discuter des deux figuiers. Elle me raconta que sa fille Leïla cherchait un apprentissage en horticulture, mais hésitait à quitter la région. Je proposai de lui ouvrir le jardin expérimental une journée afin qu'elle rencontre notre partenaire agronome. « Pas une récompense parce que tu m'as aidée », précisai-je. « Elle devra décider si ce travail l'intéresse. » Farida remercia sans promettre quoi que ce soit. J'apprenais à distinguer l'aide de la manière de tenir quelqu'un en dette.

La semaine suivante, Lucette adressa par son propre avocat une demande de clarification des dépenses engagées en son nom. Diane téléphona à la résidence et exigea que sa tante cesse « d'écouter Élise ». Lucette lui répondit devant la directrice qu'elle avait demandé conseil avant même de me revoir. Elle me raconta ensuite la conversation avec une fierté presque enfantine. « Je lui ai dit : 'Tu n'es pas mon porte-parole, ma petite.' Ça faisait quarante ans que je devais lui dire ça. »

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Le soir, j'ouvris le dossier des mensualités. Neuf mille six cents euros, vingt-huit fois. Il y avait derrière chaque ligne des salariés non payés, des repas imaginaires, un jardin détruit et une femme transformée en alibi. Je savais que je ne récupérerais probablement pas tout, et je ne voulais pas promettre aux employés des réparations fondées sur une somme hypothétique. Je disposais toutefois de réserves personnelles pour régler les impayés établis, puis réclamer ce qui devait l'être par les voies appropriées.

Salomé m'envoya une photographie de son nouvel essai. Sur la touche, elle avait écrit provisoirement « Respire ». Je souris. Ce nom était trop direct, presque naïf. Pourtant je le conservai sur le coin de mon bureau. Il décrivait avec exactitude le luxe que je réapprenais : respirer sans demander la permission.

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