Chapter 7 - Une lettre dont il manquait la première page

Mathilde accepta de déposer sa photographie chez Amira dès huit heures. Elle entra dans le bureau sans demander de café, posa son téléphone au centre de la table et précisa qu'elle n'avait pas le document original. Le verso semblait authentique à mes yeux, mais mes yeux n'étaient ni un laboratoire ni un tribunal. Je connaissais la façon dont Jeanne formait son É, la boucle qu'elle donnait au mot « entièrement ». La vue de cette écriture me troubla davantage que la gifle : ma mère me parlait depuis une feuille que Diane avait cachée.
« Comment l'a-t-elle obtenue ? » demandai-je.
Mathilde prit son temps. « Elle a acheté un carton d'archives à votre ancien associé, Henri Leduc. Je l'ai entendu lui dire qu'il restait d'autres pages. »
Henri avait travaillé avec Jeanne durant ses dernières années. Après sa mort, il m'avait aidée à inventorier ses essences, puis avait quitté l'atelier à la suite d'un désaccord sur la vente de certaines formules. Je l'avais toujours tenu pour un homme orgueilleux, pas malhonnête. Amira me rappela que nous ignorions encore s'il savait ce que Diane projetait de faire. Nous décidâmes de lui écrire pour demander la provenance du document et la conservation des archives.
Mathilde ajouta : « J'ai grandi avec Diane. Elle transforme toujours les préférences des autres en promesses. Si vous dites un jour peut-être, elle raconte que vous avez juré. »
« Et vous, pourquoi avez-vous accepté sa proposition ? »
Elle ne se déroba pas. Orbe avait promis de financer son propre projet de recherche sur les extraits végétaux. Elle voulait travailler sans dépendre de son frère, prouver qu'elle avait un talent distinct de son nom. « J'ai cru pouvoir contrôler le risque. C'est prétentieux, mais vrai. » Son aveu me la rendit plus crédible que toutes les excuses de Simon.
J'allai rencontrer Henri dans sa boutique d'antiquités à Antibes, accompagnée d'Amira. Des meubles poussiéreux encombraient l'entrée ; un poste diffusait une émission sur la rénovation des jardins. Lorsqu'il m'aperçut, il ôta ses lunettes. « Je me demandais quand tu viendrais. »
« Alors vous savez pourquoi. »
Il nous conduisit derrière un comptoir et sortit un registre de ventes. Diane avait acheté trois cartons de papiers provenant d'une succession professionnelle dont il gérait le dépôt. « Je croyais qu'elle préparait une exposition sur Jeanne, expliqua-t-il. Elle a parlé d'hommage. »
« Vous ne m'avez pas prévenue. »
« Tu m'aurais dit non. »
Je le fixai. « Vous avez décidé à ma place, vous aussi. »
Henri acquiesça. Il ne cherchait plus d'excuse. Il conserva ses registres et accepta de parler à Amira de la cession des cartons. Avant notre départ, il me donna une copie du catalogue : le document photographié y figurait sous le titre « correspondance Jeanne Moreau, projet Été, quatre feuillets ». Quatre feuillets. Mathilde n'en avait vu qu'un. Les trois autres n'étaient pas une promesse de nouvelle fortune ; ils pouvaient très bien contenir une recette de gâteau. Mais Diane avait choisi précisément ce qu'elle montrait.
Henri voulut également me raconter pourquoi il avait quitté l'atelier. Il affirmait que Jeanne lui avait promis une part sur une formule, mais qu'aucun contrat n'avait suivi. Je ne possédais qu'une version ancienne de ce désaccord, celle de ma mère, qui disait qu'Henri revendiquait du travail accompli en équipe comme s'il en était l'unique auteur. Nous convînmes de ne pas trancher ce conflit au comptoir de sa boutique. S'il existait des droits à établir, les professionnels concernés examineraient les pièces. Ce qui m'intéressait aujourd'hui était plus simple : comment des archives personnelles avaient-elles quitté son dépôt pour se retrouver entre les mains de Diane ?
Il me présenta une petite enveloppe contenant la facture de la vente et le reçu de transport. Diane avait demandé à ce que les cartons soient livrés au domaine un vendredi où j'étais en déplacement. Simon avait signé leur réception. Henri regarda mon visage lorsqu'il prononça son nom. « J'aurais dû te prévenir, reconnut-il. Je croyais que, puisque vous étiez mariés, il n'y avait pas de problème. » Je lui répondis qu'un mariage n'abolissait ni l'identité d'une femme ni la provenance de ses affaires. Il nota mes mots dans son registre, comme si les écrire pouvait compenser les années où il avait traité mon atelier comme un prolongement du sien.
Avant de partir, je remarquai sur une étagère un vieux pulvérisateur de laboratoire en verre dépoli. Jeanne en avait possédé un identique. Henri me le tendit, persuadé que j'allais le réclamer comme un souvenir. Je refusai. « Il appartient peut-être à quelqu'un d'autre. Garde-le jusqu'à ce que tu le saches. » Cette prudence le fit sourire tristement. « Tu lui ressembles de plus en plus. » Je n'étais pas certaine que ce soit vrai. Ma mère avait fait des erreurs avec les gens qu'elle aimait, elle aussi. J'essayais seulement de ne pas refaire les mêmes.
Sur le trottoir, Amira me demanda si la visite m'avait épuisée. Je répondis que ce qui m'épuisait, c'était de rencontrer des hommes qui présentaient leurs présomptions comme des cadeaux. Elle rit brièvement, puis me tendit une bouteille d'eau. Nous avions encore une longue route jusqu'à Grasse. Pour une fois, je ne passai pas tout le trajet à consulter mon téléphone. Je regardai les pins défiler et pensai au coffret de noyer, objet banal devenu la première chose que je souhaitais récupérer sans négocier.
Nous retournâmes à Grasse sous un ciel devenu blanc de chaleur. Je demandai à Gabriel s'il se souvenait du projet Été. Il réfléchit, puis sourit. « Jeanne faisait des essais pour toi après ton bac. Elle m'a demandé de fabriquer un coffret avec quatre compartiments. Pour chaque saison de ta vie, disait-elle. Elle n'a eu le temps d'en remplir qu'un. »
« Tu as gardé le coffret ? »
« Je te l'ai livré après ses obsèques. C'est toi qui l'as rangé. »
Je cherchai dans ma mémoire. Un petit objet de noyer, sans serrure, était resté des années dans mon ancien appartement. Je l'avais emporté au domaine en me mariant. Il se trouvait probablement dans ma chambre, au milieu des objets que Simon disait désormais appartenir à sa famille. Je sentis revenir une rage brûlante. Je n'avais pas seulement laissé mes vêtements derrière moi : j'avais laissé le droit à mon passé entre les mains de quelqu'un qui s'en servait pour négocier.
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Ce soir-là, Amira organisa avec Simon une récupération encadrée de mes affaires essentielles. Il accepta, à condition que Diane soit présente et qu'aucun document professionnel ne sorte de la maison. Je refusai cette dernière condition. Les avocats discutèrent longtemps avant de convenir d'une visite limitée, avec un inventaire. Je préparai une liste : vêtements, médicaments, carnets personnels, coffret de noyer. Dans la nuit, Simon m'envoya une photographie prise dans notre chambre. Le coffret était ouvert sur le lit.
« Tu cherches ça ? » écrivait-il. « Il n'y a plus rien dedans. »