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Chapter 20 - Le livre de comptes de Diane

Olivier et Amira avaient travaillé plusieurs semaines pour reconstituer les paiements. Leurs conclusions ne tenaient pas dans une phrase spectaculaire. Une partie des neuf mille six cents euros mensuels couvrait réellement des dépenses de maison. D'autres sommes allaient à des prestataires dont les services n'avaient jamais été effectués. Le reste finançait des charges personnelles et des remboursements de la société de Simon. Les comptes mélangeaient ce qui aurait dû rester séparé. J'aurais préféré un ennemi qui volait tout et n'accomplissait rien ; il est plus difficile de comprendre comment on s'est laissé convaincre lorsque certaines factures sont vraies.

« Voilà pourquoi elle pouvait toujours me montrer quelque chose », dis-je à Olivier. « Une réparation, un ticket, un reçu de pharmacie. »

« Oui. Une dépense réelle ne justifie pas toutes les autres. »

Nous établîmes les montants vérifiables des salaires et prestations non payés. Je réglai Farida et les ouvriers concernés, avec des documents correctifs qui indiquaient clairement la provenance et l'objet des paiements. Je ne voulais plus que personne ait à deviner si une somme venait d'une faveur de Diane ou d'un travail effectué. Farida reçut le virement puis m'appela. « Mon fils a vu le crédit arriver. Il a demandé si c'était un miracle. Je lui ai dit non, c'est son salaire à ta mère. » Je lui répondis que cette distinction comptait beaucoup pour moi.

Un fournisseur nous transmit un renseignement inattendu : Diane avait ouvert, avec Simon, une petite société chargée de la « valorisation de patrimoine olfactif ». Les virements du compte de gestion y avaient financé un stand et des études commerciales. Les statuts ne leur donnaient évidemment pas la propriété de mon domaine ou de mes formules, mais ils révélaient une stratégie plus ancienne qu'une décision impulsive. Amira demanda les pièces légalement accessibles et prévint qu'il ne fallait pas confondre la création d'une société avec une infraction automatique. Je lui demandai de continuer à séparer les intentions des actes démontrables.

Mathilde connaissait la société. Sa mère l'avait sollicitée un an plus tôt pour devenir directrice scientifique. Elle avait refusé parce qu'on ne lui présentait ni inventaire des matières ni contrat définissant les droits. « Simon disait qu'il arrangerait ça plus tard », se souvint-elle. La formule revenait sans cesse dans sa famille : plus tard. Les justificatifs viendraient plus tard, les salaires seraient versés plus tard, mon consentement se trouverait plus tard. Entre-temps, quelqu'un utilisait toujours le présent pour prendre ce qu'il voulait.

Je reçus une proposition de Simon : il rembourserait une partie de l'argent si je lui abandonnais le nom commercial « Les Figuiers » et lui consentais l'usage de la maison pour cinq ans. Je faillis répondre par une insulte. À la place, je transmis le document à Amira. Elle expliqua qu'il s'agissait d'une offre à analyser, pas d'une preuve d'aveu sur toutes les sommes. Je lui demandai de faire savoir qu'aucun accord ne pourrait m'obliger à taire la violence ni permettre une nouvelle utilisation de la création de Jeanne sans autorisation.

Lucette apprit l'existence des comptes mélangés et me demanda de lui envoyer uniquement les éléments qui la concernaient. Elle voulait savoir si son nom avait été utilisé dans des justificatifs. Je respectai ce choix. Lorsqu'elle lut les documents, elle resta longtemps silencieuse. Puis elle me dit : « Ma nièce a menti sur moi, mais je ne suis pas devenue une victime sans mains. Je veux signer mes propres demandes. » Elle chargea son avocate de traiter ses dépenses et de récupérer ses papiers. Je cessai enfin de me sentir responsable de la sauver.

Avant notre promenade, nous avions assisté à une petite réunion avec les responsables de l'atelier pour annoncer les corrections apportées aux comptes. Je leur expliquai les montants que nous pouvions établir et les démarches prévues, sans laisser entendre que chaque somme serait récupérée. Nicolas demanda si l'argent manquant pouvait affecter la prime annuelle. Olivier répondit que les réserves disponibles permettaient de maintenir les engagements actuels, mais qu'il fallait suivre attentivement les dépenses futures. Salomé proposa de repousser l'achat d'un équipement non indispensable jusqu'aux premiers résultats de l'étude végétale. J'acceptai cette idée, même si j'avais envie de doter immédiatement le laboratoire du meilleur matériel.

Après la réunion, Nicolas vint me parler en privé. Il avait observé mon silence lorsque Diane avait humilié Farida lors d'une ancienne réception. « Je n'ai rien dit non plus, avoua-t-il. Je pensais que ce n'était pas mon affaire. » Je lui répondis que j'avais moi aussi choisi la facilité. Nous discutâmes des moyens de signaler un problème sans obliger une personne à affronter seule quelqu'un qui détenait du pouvoir sur son emploi. Il suggéra qu'un interlocuteur externe puisse être sollicité en cas de conflit impliquant la direction. Je notai sa proposition, consciente que mes bonnes intentions ne suffisaient pas à protéger les autres de moi-même.

Au moment de fermer la boutique, une cliente entra pour demander le remplacement d'un flacon cassé. Elle s'excusa d'être venue si tard. Salomé lui expliqua que nous pouvions traiter sa demande le lendemain et lui proposer une solution écrite. La cliente accepta sans colère. Cette scène me rappela l'après-midi de la gifle : Diane avait présenté une simple demande de salaire comme un affront à son autorité. Il était possible de recevoir une contrariété et de répondre sans humilier quiconque. Je ne savais pas pourquoi cette évidence m'avait pris autant d'années à reconnaître.

Je rejoignis Gabriel près du parking. Il m'avait apporté un pull parce que la température baissait au bord de la mer. Je le pris en le remerciant, puis ajoutai : « Tu sais, tu n'as pas besoin de prévoir chaque chose pour moi. » Il s'excusa, presque gêné. Je lui souris. « Ce soir, pourtant, le pull est une bonne idée. » Nous partîmes. J'étais heureuse de pouvoir accepter un geste attentionné sans qu'il devienne la preuve que je devais quelque chose en retour.

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Ce soir-là, Gabriel m'emmena au bord de la mer. Nous restâmes sur les galets à regarder les pêcheurs ranger leurs affaires. Il me raconta une intervention ancienne où il avait été incapable de sauver une maison après un incendie. « J'ai passé des années à me souvenir du mur qui tombait, dit-il. Un jour, un homme m'a raconté que nous avions réussi à sortir sa femme. Depuis, je fais attention à ne pas confondre ce qui a brûlé avec ce qui a été sauvé. » Je pensai à mon mariage, puis à Jeanne, puis à l'atelier. Je ne lui demandai pas de donner un sens à tout cela. Il m'avait seulement raconté sa vie.

En rentrant, je reçus un courrier officiel annonçant que la procédure concernant les droits sur le domaine suivrait son cours. Les parties devaient produire leurs pièces. J'éteignis mon téléphone et m'assis devant une feuille blanche. J'y écrivis trois choses que je voulais vraiment : vivre sans Simon, protéger les salariés, décider librement du parfum de ma mère. Aucun de ces souhaits ne dépendait d'une humiliation publique de Diane. Pour la première fois, mon avenir tenait sur une page sans porter le nom des gens qui m'avaient blessée.

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