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Chapter 15 - Ce que l'on vend quand on vend une odeur

Orbe nous transmit son offre écrite. Elle concernait la recherche sur une matière végétale, rémunérée pour le temps et les analyses, avec une possibilité de partenariat futur négocié séparément. Aucune mention du parfum de Jeanne n'y figurait. Je lus le document deux fois avec Salomé avant de le confier à Amira. J'avais envie de rejeter tout ce qui portait le logo argenté. Mais je m'étais promis de ne plus laisser Simon dicter mes choix, même par le détour du dégoût.

« Si on accepte l'étude, nous gardons le jardin et les cahiers ? » demandai-je.

« C'est la condition que nous poserons », répondit Salomé. « Et les salariés doivent avoir le temps de faire leur travail correctement. »

Au même moment, Olivier découvrit que Simon avait réservé une somme importante auprès d'une agence de relations publiques pour promouvoir sa future « maison de parfum Delcourt ». Les fonds venaient du compte de gestion alimenté par mes virements mensuels. Une partie des dépenses était déjà consommée ; l'argent ne reviendrait pas simplement parce que je le demandais. Nous distinguâmes les sommes documentées, les créances éventuelles et les questions relevant de la séparation. Je me rendis compte que le plus cruel n'était pas seulement d'avoir payé leurs loisirs. J'avais financé, sans le savoir, une campagne destinée à m'effacer.

Le chef de projet de l'agence accepta de recevoir Amira et Olivier pour expliquer les prestations. Il avait conservé les versions des affiches, les devis et les noms transmis par Simon. Sur le premier visuel, mon portrait apparaissait près d'un flacon bleu. Sur le dernier, ma silhouette avait disparu et seule une femme blonde, Diane, souriait devant les figuiers. Sous son visage : « Une transmission féminine de génération en génération. » Je faillis éclater de rire. Leur conception de la transmission consistait à retirer successivement la fille, la mère et les ouvriers jusqu'à ne laisser que la personne qui encaissait.

« Ils nous ont dit que Madame Delcourt était la fondatrice », expliqua le chef de projet. « Nous n'avons pas vérifié l'histoire familiale. Ce n'était pas censé être un dossier de propriété. »

« Vous avez pourtant utilisé ma marque et mon portrait. »

Il reconnut le problème et suspendit les visuels contestés. Je ne lui demandai pas de se transformer en ennemi de Simon pour me prouver sa bonne foi. Il devait seulement dire ce qu'il avait reçu et cesser d'utiliser ce qui n'était pas autorisé. En sortant, Olivier nota qu'un deuxième contrat publicitaire pouvait coûter moins cher que la première semaine de fonctionnement de notre atelier. « Voilà où est passée une partie du budget d'entretien », dit-il.

Avant le dîner, je passai voir l'un de nos petits distributeurs, une librairie-boutique qui vendait quelques flacons à côté de livres de cuisine et de carnets. La propriétaire, Pauline, me dit que les clientes lui posaient des questions sur la « guerre des parfums ». Elle avait préféré retirer provisoirement l'affiche ancienne de notre marque plutôt que de laisser croire que L'Été retrouvé était en vente. Je la remerciai. Elle répondit qu'elle attendait surtout la prochaine livraison de notre eau de cologne aux agrumes. Les clients s'attachaient souvent à des choses plus simples que les grandes histoires de marques.

Nous parlâmes de l'idée d'une petite rencontre sur le métier, sans communication autour de mon mariage. Pauline proposa d'inviter une historienne des métiers de la région et une ancienne apprentie de Jeanne. « Pas pour faire de vous une victime inspirante, précisa-t-elle. Pour montrer comment on fabrique réellement ce qu'on vend. » J'acceptai d'y réfléchir avec Salomé. Je m'étais mise à craindre toute prise de parole publique parce que Diane utilisait les apparences comme une arme. Mais je ne voulais pas lui abandonner jusqu'à mon droit de parler de mon travail.

En quittant la boutique, je vis une femme âgée examiner un parfum sur une bandelette, puis le reposer avec un sourire. Je lui demandai si elle cherchait quelque chose de particulier. « Une odeur qui ne ressemble pas à mon mari », dit-elle en riant. Il avait porté la même eau de toilette pendant quarante ans et venait de mourir. Elle voulait découvrir ce qu'elle aimait seule. Nous échangeâmes quelques mots sur les notes de thé et de cèdre. Cette conversation, si ordinaire en apparence, me suivit jusqu'au restaurant. On pouvait perdre quelqu'un, le regretter et changer de parfum sans trahir son histoire.

Je notai cette réflexion dans mon carnet à table, avant l'arrivée de Lucette. Elle la lut par-dessus mes lunettes et leva un sourcil. « Tu vois ? Tu es encore capable d'écouter autre chose que les Delcourt. » Je ris, puis refermai le carnet. Ce dîner lui appartenait aussi. Elle avait des histoires à raconter qui n'avaient rien à voir avec les virements ou les procès.

Le soir, je retrouvai Lucette dans un petit restaurant près de la mer. Elle avait choisi l'endroit elle-même parce qu'on y préparait les sardines comme elle les aimait. Elle me demanda ce que je voulais faire des Figuiers lorsque la situation serait réglée. « Je n'en sais rien. Peut-être vivre seule dans une maison immense. Peut-être vendre. » Lucette essuya ses doigts et me regarda sans pitié inutile. « Tu as le droit de vendre une maison qui te fait mal. Et tu as le droit de la garder si tu l'aimes encore. Ne fais pas de ta décision une punition destinée à Diane. »

Je lui demandai pourquoi elle était restée si longtemps proche de sa nièce. « Parce que sa mère m'a recueillie à seize ans, répondit-elle. J'ai confondu ma gratitude avec une dette envers toute la famille. On peut aimer ce qui vous a sauvée et refuser ce qui vous blesse ensuite. » Elle avait attendu quatre-vingt-un ans pour me donner cette leçon. Je réglai le dîner, et elle insista pour payer le dessert.

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Sur le chemin du retour, Salomé m'envoya les premières photographies des figuiers sauvés par Farida. De nouvelles feuilles apparaissaient. Nous étions loin d'avoir reconstitué la variété ; certains pieds étaient définitivement perdus. Mais une petite pousse avait pris à partir d'une bouture conservée depuis l'hiver. Elle portait l'étiquette manuscrite de Jeanne. Salomé ajouta : « On peut continuer sans eux. On peut aussi choisir un autre parfum. »

Je m'arrêtai sous un lampadaire et relus la phrase. Toute cette affaire avait commencé parce que deux personnes prétendaient que ma création leur appartenait. Peut-être que ma véritable liberté serait de prouver que je pouvais encore créer quelque chose qui n'existait pas. Au même instant, Amira m'appela : la procédure engagée par Simon pour contester la propriété venait d'être enregistrée. La prochaine audience ne déciderait probablement pas de tout. Mais il allait devoir soutenir devant des tiers ce qu'il avait crié dans le salon : que j'étais une invitée dans ma propre maison.

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