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Chapter 3 - Neuf mille six cents euros par mois

Le lendemain, je trouvai Amira devant son cabinet à sept heures quarante-cinq. Elle avait apporté du café, mais ne me demanda pas si j'avais passé une bonne nuit. Elle vit la marque sur ma joue et m'indiqua un fauteuil près de la fenêtre. Au mur, une photographie représentait un port sans bateaux. L'endroit avait la sobriété rassurante des pièces où personne ne devait jouer un rôle.

Mon expert-comptable, Olivier Renaud, nous rejoignit en visioconférence. Il avait accompagné mon atelier depuis ses débuts, quand je vendais trois eaux de toilette par semaine sur les marchés de Grasse. Il avait aussi participé à la création de la SCI Les Figuiers, propriétaire du domaine, dont j'étais l'unique associée. Cette structure n'effaçait pas les questions à régler entre époux, précisa Amira, mais Simon n'avait jamais reçu l'autorisation de disposer du bien au nom de la société.

« Il affirme que la maison appartient à sa mère, dis-je. Devant témoins. »

« C'est une affirmation. Nous allons réunir les titres et les actes, répondit-elle. Pas répondre par une affirmation opposée sur les réseaux sociaux. »

Avant de faire apparaître les chiffres, Olivier m'expliqua comment il avait classé ses documents. Certains virements portaient des références de factures réelles ; d'autres correspondaient à des montants ronds transférés sans justificatif. Il avait séparé les deux ensembles, car l'absence de facture ne signifiait pas automatiquement qu'aucun service n'avait existé. Amira lui demanda de conserver aussi les courriers où il avait réclamé des pièces. « Nous devons pouvoir expliquer ce que nous savons à quelle date, précisa-t-elle. » J'avais envie qu'ils aillent plus vite. Je les écoutai parce que leur lenteur avait un objet : empêcher Simon de nous accuser de construire à notre tour une histoire à partir de morceaux choisis.

Je me rappelai le premier virement, vingt-huit mois auparavant. Diane m'avait appelée en pleurant parce que Lucette s'était blessée en descendant un escalier. Je lui avais proposé une aide temporaire ; Simon avait organisé le compte quelques jours plus tard. La somme s'était installée dans notre budget comme un prélèvement invisible, alors que mes propres dépenses étaient régulièrement commentées. Lorsque j'avais acheté une paire de chaussures après une foire commerciale, Simon avait plaisanté sur mon goût du luxe devant ses amis. J'avais ri avec eux. Ce souvenir, posé à côté des relevés, me fit comprendre que le secret le plus efficace n'était pas un mensonge total. C'était une habitude que tout le monde apprenait à ne plus regarder.

« Une question, dis-je. Qui recevait les alertes du compte ? » Olivier vérifia le mandat de gestion. Simon avait demandé que les notifications partent sur son téléphone, affirmant qu'il gérait les prestataires. Je signai l'autorisation de lui transmettre les éléments nécessaires à un examen complet, sans lui demander de conclure avant d'avoir les pièces. Je voulais désormais savoir qui faisait quoi, et qui pouvait le prouver.

Olivier ouvrit les relevés. Depuis vingt-huit mois, neuf mille six cents euros quittaient chaque mois mon compte personnel pour un compte de gestion utilisé par Simon. L'accord d'origine était simple : Diane, qui vivait au domaine, devait superviser l'entretien, aider sa tante Lucette à domicile et régler des prestataires lorsque je travaillais à Paris. Simon avait proposé de centraliser les paiements. J'avais accepté parce que je croyais déléguer des tâches, pas ma vigilance.

« Je t'avais signalé les justificatifs manquants, me rappela Olivier. Tu avais dit que la famille était une question délicate. »

« J'ai dit ça combien de fois ? »

« Quatre. Puis j'ai cessé d'insister. C'était une erreur. »

Il ne jouait pas à l'innocent. Je lui demandai de recommencer à insister, même si ses remarques me déplaisaient. Sur l'écran apparurent des paiements pour un chauffeur, des voyages, un club privé, mais presque aucun versement correspondant aux heures d'aide promises à Lucette. Farida n'avait pas été payée depuis six semaines. Les factures de jardinage avaient pourtant été déclarées acquittées.

« Où est Lucette ? » demanda Amira.

Je restai interdite. Diane répétait que sa tante, quatre-vingt-un ans, avait besoin de tranquillité. Je ne l'avais pas vue depuis décembre. Elle était alors vive, un peu sourde, et connaissait par cœur les plantes de la serre. Le dernier message de Simon disait qu'elle séjournait chez une cousine à Antibes.

« Je vais l'appeler. »

Je composai son numéro. Une voix enregistrée annonça que la ligne n'était plus attribuée. Olivier retrouva une note de frais pour un établissement de convalescence, payée trois mois plus tôt, mais qui ne correspondait pas aux sommes mensuelles que je versais. L'établissement se trouvait à Cannes. Amira demanda que nous vérifiions sa situation par les voies appropriées et que je ne tente pas d'obtenir des renseignements médicaux sans son accord.

« Je ne savais même pas qu'elle avait déménagé », murmurai-je.

Mon téléphone sonna. Simon. Je laissai l'appel aboutir à la messagerie. « Élise, je suis chez Orbe. Tu n'as pas intérêt à envoyer ton avocat. Tu as toujours voulu que ce parfum sorte. Tu l'as dit toi-même. » Je me rappelai une conversation, six mois auparavant. J'avais dit que je voulais terminer la formule un jour, lorsque je serais prête. Une possibilité n'était pas un consentement. Encore moins une signature.

Amira posa devant moi le contrat de travail de mon équipe. « Qui peut accéder au coffre des essais ? »

« Moi, ma responsable de laboratoire, Salomé Vasseur, et Simon, uniquement s'il dispose de la clé de secours. Il était chargé de l'assurance des locaux. »

« Où est-elle ? »

« Dans une enveloppe scellée, au domaine. »

Olivier ajouta : « Les derniers inventaires portent la signature électronique de Salomé. Mais le fichier de validation d'hier soir a été modifié depuis un appareil qui n'est pas le sien. »

Je pensai à Salomé, vingt-neuf ans, brillante, qui avait quitté une grande marque pour travailler chez nous parce qu'elle refusait de créer des parfums dont les noms changeaient tous les six mois au gré d'une étude marketing. Je ne voulais pas la suspecter sans raison. Je l'appelai devant mes deux conseils. Elle décrocha dans une rue bruyante.

« Élise, je suis devant le siège d'Orbe. Ils ont installé un comptoir à notre nom. C'est ton parfum. Enfin... ils prétendent que c'est le tien. »

« Est-ce que tu vois Simon ? »

« Oui. Il accueille les invités. Diane vient d'arriver. »

« Ne touche à rien. Prends seulement des notes sur ce qui est public et rentre à l'atelier quand tu peux. »

Salomé hésita. « Il y a quelqu'un d'autre. Une femme que je ne connais pas. Simon l'a présentée comme la nouvelle directrice de création de la maison. »

Je serrai mon gobelet trop fort. Du café déborda sur ma main. Je lui demandai son nom.

« Mathilde Delcourt. Sa sœur. »

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Simon m'avait toujours dit que Mathilde vivait au Canada et ne voulait plus entendre parler de sa famille. Je ne l'avais rencontrée qu'une fois, à notre mariage, lorsqu'elle m'avait glissé : « N'abandonne jamais les clés de ce qui t'appartient. »

La présentation commençait dans vingt minutes. Pour la première fois, je me demandai si le mensonge de Simon avait commencé bien avant la gifle.

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