Chapter 6 - L'endroit où poussaient les souvenirs

La serre était fermée, mais le petit jardin expérimental qui la jouxtait appartenait toujours au domaine. J'y entrai avec Gabriel et Farida par le sentier de gravier, après qu'Amira eut organisé un constat de l'état des lieux. L'air sentait l'argile humide et les feuilles froissées. Là où ma mère avait planté ses figuiers, il ne restait que des rectangles de terre retournée. Les tuteurs de bambou avaient été jetés derrière le bassin vide. Je m'accroupis malgré mon pantalon clair et pris une poignée de terre dans la paume.
« Ils ont tout enlevé ? » demandai-je.
Farida désigna le fond du jardin. « Pas tout. Deux pieds ont été transplantés par erreur près des lauriers. J'ai pensé que vous voudriez le savoir. »
Je la suivis. Deux arbustes maigres cherchaient le soleil entre les branches. L'un portait une feuille percée d'un petit trou, exactement comme celui que ma mère avait dessiné sur ses carnets pour désigner sa variété préférée. J'eus envie de rire et de pleurer à la fois. Rien n'avait l'air précieux : quelques racines, une terre pauvre, un feuillage poussiéreux. C'était pourtant la matière que Jeanne avait travaillé toute sa vie pour obtenir.
« Ils n'avaient pas le droit de toucher à ça », dis-je.
Farida secoua la tête. « Ils ont dit que c'était malade. J'ai demandé qu'on attende votre retour. Madame Delcourt m'a répondu que vous étiez trop sensible pour prendre ce genre de décision. »
Je pris des photographies, puis laissai le professionnel mandaté noter ce qu'il observait. Gabriel me proposa de protéger les deux pieds avec de l'ombre et de l'eau, sans les déplacer pour ne pas perturber le constat. Je lui demandai d'en discuter avec Farida : elle connaissait mieux ces arbres que nous deux. Il s'exécuta aussitôt. Leur conversation sur la terre et les racines me fit du bien. La compétence, dans cet endroit, n'avait plus besoin de crier.
À l'atelier, Salomé avait préparé trois échantillons. Le premier provenait du coffre, un essai ancien réalisé par ma mère. Le deuxième était le lot emporté chez Orbe, obtenu par Mathilde avec l'accord de son service juridique et remis à nos conseils. Le troisième était un parfum commercial très proche que je n'avais jamais senti. Nous avions convenu de ne pas jouer aux experts improvisés ; un laboratoire indépendant examinerait les compositions. Mais je voulais comprendre ce qui avait été fait à l'odeur avant d'entendre un rapport.
Je posai une goutte du premier essai sur une bandelette. La feuille verte éclata, puis une chaleur de bois, puis presque rien, comme lorsque la personne qu'on aime quitte une pièce et qu'il reste sa présence sur la poignée. Le deuxième commençait de la même façon, avant de se terminer sur une note métallique désagréable. Le troisième avait la douceur générique d'une publicité. Salomé me regardait sans prononcer un mot.
« Ils ont copié le début », dis-je. « Ils ont remplacé la fin par une matière moins chère. »
« Et retiré le composant qui dépendait du figuier », répondit-elle. « Sans les arbres, personne ne pourra facilement reproduire ta version. »
Je repensai aux racines dissimulées. Il ne s'agissait peut-être pas seulement de préparer une vente. Simon et Diane voulaient supprimer ce qui pouvait démontrer la singularité de la création. Ou simplement aménager le jardin pour une réception sans comprendre ce qu'ils détruisaient. Je refusai de choisir une explication avant d'en savoir davantage.
À la fin de l'examen des échantillons, je demandai à Salomé pourquoi elle avait décidé de venir travailler chez nous. Elle me raconta sa première semaine dans une grande entreprise, lorsqu'un supérieur lui avait demandé de modifier la date d'un essai pour accélérer une campagne. Elle avait refusé ; son contrat n'avait pas été renouvelé. « J'ai eu peur d'avoir gâché ma carrière, dit-elle. Puis ta mère, enfin, son ancienne collègue m'a parlé de l'atelier. Tu m'as reçue sans me demander pourquoi je n'avais pas tenu plus longtemps. » Je me rappelai l'entretien : elle avait décrit une expérience difficile sans désigner personne. J'avais vu dans ses cahiers la discipline d'une personne qui prenait son métier au sérieux.
Nous restâmes un moment sur le seuil de la serre. Salomé me demanda si je voulais conserver tous les essais anciens au même endroit. J'avais toujours refusé de les déplacer parce que ma mère avait organisé cette pièce. Pourtant les fenêtres laissaient passer trop de chaleur en été et la serrure était insuffisante. « Jeanne aurait râlé, puis elle aurait fait installer une chambre froide », dis-je. Nous décidâmes de demander plusieurs devis pour un stockage adapté. Préserver une mémoire n'imposait pas de conserver les défauts d'un bâtiment.
Je passai ensuite un appel à notre partenaire agronome, qui connaissait les figuiers depuis leurs premières boutures. Elle accepta de visiter les deux pieds sauvés et de documenter ce qui pouvait être reconstitué. Elle précisa qu'il faudrait des saisons, peut-être des années. Je notai ces mots sans les transformer en promesse commerciale. Simon avait prévu d'annoncer une eau de parfum en quelques semaines ; nous recommencions par observer une feuille. La lenteur n'était plus une preuve d'échec. C'était la seule manière honnête de travailler.
Avant de rentrer, Farida me demanda si elle pouvait garder une copie des photographies de l'arrachage. « Pour mon dossier, pas pour les publier », précisa-t-elle. Je lui transmis les images qu'elle avait elle-même prises et lui proposai de consulter les autres documents utiles avec son conseil. Elle refusa poliment une invitation à dîner : elle devait rejoindre sa fille. J'aimai ce refus. Notre relation cessait de tourner uniquement autour de ce que je pouvais offrir.
Amira appela en fin d'après-midi. Orbe avait confirmé que la signature définitive était différée. La société souhaitait rencontrer ses représentants avec moi, mais Simon avait affirmé que je faisais une crise émotionnelle liée à mes grossesses. La phrase me serra la gorge. J'avais confié ma douleur à mon mari pour qu'il la partage ; il l'utilisait désormais comme une raison de m'écarter d'une négociation.
« Vous n'avez rien à justifier à ces gens sur votre vie intime, précisa Amira. Nous répondrons sur les droits, les autorisations et les éléments techniques. »
Je lui dis oui, mais après l'appel je restai longtemps devant la photographie de Jeanne accrochée près du laboratoire. Elle portait un tablier bleu, les cheveux attachés avec un crayon, et riait parce que je lui avais volé une orange. J'avais vingt ans de moins sur cette image. Je compris soudain que je ne défendais pas seulement une recette. Je défendais le droit de ne pas transformer chaque souvenir en marchandise.
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Le soir, un message de Mathilde arriva : « J'ai retrouvé l'origine de la prétendue lettre de votre mère. Elle n'a pas été produite par Simon. Elle est datée de l'année où Jeanne est morte. Vous devez voir le document entier. » Je demandai où il se trouvait. Mathilde répondit : « Dans les archives de Diane. Elle me l'a montré pour me convaincre de travailler avec eux. J'en ai photographié le verso. »
La photographie suivit une minute plus tard. Au dos, dans l'écriture familière de ma mère, une seule phrase apparaissait : « Si un jour Élise choisit de le terminer, ce parfum lui appartient entièrement. »
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