Chapter 4 - La sœur qu'on avait rayée de la famille

Mathilde Delcourt n'avait pas disparu au Canada. Elle habitait à vingt minutes de Grasse, dans un appartement au-dessus d'une librairie, et travaillait depuis deux ans comme consultante indépendante pour Orbe. Cette information me parvint de Salomé, qui avait reconnu son visage en cherchant le nom annoncé sur le programme. Je regardai Amira comme si elle allait pouvoir expliquer les années pendant lesquelles Simon m'avait parlé d'une sœur ingrate, disparue après avoir ruiné sa mère. Elle me répondit simplement : « Nous lui demanderons. »
À neuf heures quatre, Mathilde monta sur l'estrade. Salomé, restée dans le public, m'envoya une photographie du panneau dressé derrière elle. On y voyait le figuier de notre jardin, retouché jusqu'à ressembler à un arbre de conte, et cette phrase : « L'Été retrouvé : une mémoire transmise par la famille Delcourt. » La mémoire de ma mère avait changé de nom de famille. Je ressentis une colère si nette qu'elle me rendit enfin attentive.
« Je vais appeler Orbe, dis-je. »
Amira me tendit son téléphone de bureau. « Je reste avec vous. Dites ce que vous savez, pas ce que vous supposez. »
Le service juridique répondit après deux transferts. Une certaine Hélène Garnier nous confirma que la présentation était une réunion commerciale, non un lancement public. Je précisai que je contestais toute autorisation de céder la formule et d'utiliser ma marque. Elle demanda nos documents, puis prononça une phrase inattendue : « Nous avons justement suspendu la signature définitive parce que les attestations transmises ne concordent pas. »
« Qui vous les a transmises ? »
« Monsieur Delcourt, au nom de votre société. »
Je ne pouvais pas lui faire dévoiler son dossier au téléphone. Amira lui envoya aussitôt une contestation circonstanciée et demanda la conservation des échanges. L'entreprise accepta d'accuser réception. Ce n'était pas une victoire, seulement une porte qu'on empêchait de se fermer. À neuf heures vingt, Salomé m'appela en chuchotant. Mathilde venait de quitter l'estrade au milieu d'une question sur les droits de création. Simon la suivait dans le couloir.
Pendant que nous attendions la réponse d'Orbe, Amira demanda à Salomé de noter uniquement ce qu'elle avait vu et entendu à la présentation. Salomé dressa une chronologie sur son téléphone : accueil des invités, première photographie projetée, annonce du nom de Mathilde, question des droits de création, départ précipité de Simon. Elle avait l'habitude des cahiers de laboratoire ; la méthode lui vint naturellement. « Je ne sais pas ce qu'ils ont signé avant mon arrivée », précisa-t-elle. Cette phrase, loin de l'affaiblir, me rassura. Je m'entourais enfin de gens qui savaient dire qu'ils ignoraient quelque chose.
Dans l'intervalle, je consultai les archives publiques de mon entreprise conservées dans nos propres dossiers. Aucune nomination de Mathilde n'y figurait, aucun accord de licence non plus. Je retrouvai pourtant une note rédigée par Simon au printemps : « Présenter la gamme patrimoniale avant l'été ; Élise doit adhérer au récit. » J'avais lu cette phrase à l'époque comme une idée commerciale maladroite. Il m'avait proposé un déjeuner dans un restaurant cher pour discuter du projet, puis n'avait jamais accepté que je dise non. Je plaçai la note dans le dossier et l'envoyai à Amira. Je ne la présentai pas comme la preuve d'un vol, mais comme un indice que l'opération était préparée depuis plusieurs mois.
Je regardai enfin mon téléphone personnel. Plusieurs inconnus y avaient laissé des commentaires admiratifs sous une ancienne photographie de Jeanne, demandant où acheter le nouveau parfum Delcourt. Une cliente fidèle avait écrit : « Je croyais que votre mère s'appelait Moreau. Ai-je mal compris ? » Je lui répondis seulement que toute annonce de notre atelier passerait par nos canaux habituels. Je n'étais pas encore prête à transformer ce malentendu en spectacle. Mais je mesurai combien de personnes pouvaient croire une histoire simplement parce qu'elle était imprimée sur une belle affiche.
À midi, je reçus un message d'un numéro inconnu : « Vous avez raison de vous méfier de lui. Vous avez tort de me croire son alliée. Café des Arcades, quinze heures. Mathilde. » J'avais la nausée à l'idée de rencontrer une Delcourt de plus. Amira proposa de venir. J'acceptai. Quand nous arrivâmes, Mathilde attendait près de la fenêtre, sans lunettes de soleil ni sac coûteux, un carnet à spirale devant elle. Elle me regarda avec une gêne sincère, ou suffisamment bien imitée pour que je préfère rester prudente.
« J'ignorais qu'il vous avait frappée, commença-t-elle. Si je l'avais su, je ne serais pas montée sur cette estrade. »
« Pourtant vous aviez accepté de présenter le parfum de ma mère sous votre nom. »
« J'avais accepté de vérifier une formule présentée comme appartenant à l'entreprise de Simon. Dès que j'ai senti l'échantillon, j'ai reconnu autre chose. »
Elle posa une touche à parfum sur la table. Une note de feuille de figuier, d'iris et de peau chauffée au soleil s'en échappa. Je n'eus pas besoin de fermer les yeux. Ma mère travaillait près d'une fenêtre ouverte ; la même odeur flottait autour d'elle lorsque je rentrais de l'école. L'échantillon était imparfait. Une note finale, un peu métallique, trahissait l'absence d'une matière que Jeanne utilisait avec parcimonie.
« D'où vient ce jus ? » demandai-je.
« D'un lot pilote envoyé par l'atelier. La fiche porte le nom de Salomé. »
Je repoussai la touche. « Salomé n'a jamais validé sa sortie. »
Mathilde hocha la tête. « C'est ce que je leur ai dit. Je suis partie de notre famille à cause de comptes falsifiés dans une autre société. J'ai refusé de témoigner en leur faveur. Simon a expliqué à tout le monde que je l'avais volé. Je croyais cette histoire terminée. »
Amira demanda si Mathilde accepterait de remettre ce qu'elle possédait à ses propres conseils. Elle répondit oui, mais ajouta qu'elle ne souhaitait pas devenir un instrument dans notre divorce. J'appréciai sa franchise : je n'avais pas besoin d'une nouvelle héroïne venue résoudre ma vie à ma place. Avant de partir, elle me montra une photographie prise dans le laboratoire d'Orbe. Sur un tableau figurait une liste de matières premières et, au bas, une question griffonnée : « Où trouver l'accord de Jeanne ? »
« Ma mère est morte depuis dix-huit ans », dis-je.
« Je sais. C'est précisément pour cela que j'ai arrêté la réunion. Mais quelqu'un, là-bas, prétend qu'elle avait vendu ses droits de son vivant. »
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Je contemplai la photo. Le faux accord ne m'atteignait plus seulement moi. Il réécrivait l'histoire d'une femme qui avait consacré trente ans à créer sans jamais devenir célèbre. Je demandai à Mathilde qui avait apporté cette histoire. Elle referma son carnet.
« Pas Simon. Diane. Elle l'a racontée elle-même, devant les juristes. Et elle affirme détenir une lettre de Jeanne que vous n'avez jamais vue. »
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