strive

Chapter 12 - Le parfum des pages arrachées

Amira organisa une demande formelle de conservation des documents, puis contacta Henri Leduc pour obtenir l'inventaire complet du lot qu'il avait vendu. Il lui fallut deux jours pour retrouver les photographies prises lors du dépôt. Nous les regardâmes sur son vieil ordinateur, parmi des chaises, des lampes et des tableaux sans grande valeur. Sur l'une d'elles, les quatre feuillets de Jeanne apparaissaient côte à côte. Le premier portait des notes sur la formule, le deuxième expliquait à qui elle destinait le parfum, le troisième évoquait des conditions de conservation, le quatrième contenait la phrase photographiée par Mathilde.

Je lus la deuxième page à voix basse. Jeanne avait écrit : « Élise a besoin de savoir qu'elle pourra rentrer ici, même lorsque le monde lui fera croire qu'elle a perdu sa place. Ce parfum sera son cadeau, pas le patrimoine d'un homme qui parlera plus fort qu'elle. » Je m'interrompis. Ma mère n'avait pas prédit Simon ; elle avait seulement connu une époque où les créations des femmes changeaient souvent de nom au moment de devenir rentables. Son propre père avait jadis signé à sa place un contrat de fournisseur. Elle m'avait raconté cette histoire sans amertume, mais avec une précision terrible.

« Ça prouve quelque chose ? » demandai-je à Amira.

« Ça éclaire l'intention. Il faudra aussi les pièces sur la création, la conservation et les droits de votre société. Nous ne demandons pas à une phrase émouvante de faire le travail de tout un dossier. »

J'aimai qu'elle protège également ma mère de cette instrumentalisation. Nous demandâmes à Henri de remettre ses copies et de décrire la vente à Diane. Il accepta, puis me présenta des excuses auxquelles je ne sus pas répondre. Il avait choisi de toucher de l'argent en vendant des archives dont je ne connaissais pas l'existence ; sa gêne n'annulait pas le fait. Je lui demandai simplement de ne plus rien négocier concernant Jeanne sans m'avertir.

À l'atelier, Salomé avait reçu le rapport provisoire du laboratoire indépendant. Le lot d'Orbe reproduisait des éléments caractéristiques de nos essais, mais présentait des différences de composition et de stabilité. Une partie des références avait été fabriquée avant la sortie officielle des caisses. « Ils avaient commencé à travailler dessus plus tôt que nous le pensions », dit-elle. Je fis défiler les dates et repérai une série d'essais initiée le jour de mon anniversaire, quatre mois auparavant. Simon m'avait organisé un dîner surprise ce soir-là. J'avais été touchée qu'il invite mes amis alors que nous traversions une période difficile.

« Le cadeau était peut-être pour lui », murmurai-je.

Salomé posa sa main à plat sur la table. « Tu peux avoir aimé ce dîner sans renoncer à voir ce qu'il faisait en parallèle. »

Nous retraçâmes les accès possibles. Une technicienne d'Orbe avait réalisé une visite commerciale chez nous à cette époque. Simon l'avait accompagnée. Je m'étais absentée une heure pour prendre rendez-vous à l'hôpital. Il avait ensuite affirmé qu'ils avaient seulement visité la boutique. Nous ne savions pas si la technicienne avait eu accès à la formule ou si Simon lui avait donné des échantillons. La vérification serait longue. Je commençais à comprendre que le suspense de ma vie ne se résoudrait pas dans une seule conversation spectaculaire.

Avant mon départ du laboratoire, je demandai à Salomé de préparer un dossier expliquant notre méthode de traçabilité pour l'équipe. Nous avions accumulé des pratiques utiles, mais certaines existaient uniquement dans la mémoire de Jeanne ou dans la mienne. Si une personne pouvait sortir des caisses en profitant d'une clé de secours, il fallait modifier l'organisation, pas seulement changer le cadenas. Salomé proposa deux validations distinctes pour les lots sensibles et un contrôle régulier des droits d'accès. Nous examinâmes le coût, le temps et les limites de ce dispositif. Je voulais éviter de faire peser sur tous les salariés les conséquences de la trahison d'un seul homme.

Un de nos préparateurs, Nicolas, posa une question qui me prit de court : « Vous nous demandez de tout documenter. Est-ce que vous aussi, vous noterez vos décisions ? » Je répondis oui. Il avait raison. Pendant des années, j'avais signé des commandes sur une intuition en attendant que les autres respectent des procédures strictes. Notre nouvelle organisation devait commencer par moi. Nous élaborâmes une fiche simple pour les exceptions, avec la raison du choix et la personne qui en assumait la responsabilité. Le travail fut fastidieux. Il évita pourtant une dispute dès le lendemain, lorsque deux commandes urgentes se présentèrent en même temps.

Je profitai de ce changement pour revoir le poste de Salomé. Elle exerçait déjà des responsabilités de directrice de laboratoire sans que son contrat les décrive correctement. Je lui proposai de revoir sa rémunération et ses missions avec Olivier. Elle ne me remercia pas immédiatement : elle demanda d'abord quelle autonomie elle aurait et quel budget lui serait attribué. « Je ne veux pas d'un titre qui sert seulement à absorber les crises », précisa-t-elle. Je souris. Elle venait de définir un piège que je connaissais intimement. Nous convînmes d'en discuter sérieusement après les analyses indépendantes.

Lorsque je pris enfin la route vers Lucette, il faisait encore chaud. Je m'arrêtai acheter des abricots pour elle, puis reposai le sachet sur l'étal. Je ne savais pas si elle aimait ce fruit. Je lui téléphonai pour demander. « Des abricots ? Non, dit-elle. Mais prends-moi du fromage de chèvre si tu passes devant la boutique. » Je suivis son souhait exact. Cela aurait dû être une évidence depuis longtemps.

Le soir, je rencontrai Lucette, la tante de Diane, dans la résidence où elle vivait réellement. Elle m'avait donné son accord pour venir. Son appartement était petit, mais lumineux, plein de livres de jardinage et de photographies de montagnes. Elle marchait avec une canne, pas avec la dépendance totale qu'on m'avait décrite. « Diane dit que je coûte une fortune, lança-t-elle avant même que je m'assoie. C'est donc que je dois être un trésor. »

May you like

Je ris malgré moi. Elle me montra ses propres relevés et m'expliqua qu'elle payait une grande partie de ses frais avec sa retraite. Elle n'avait jamais demandé à ce que je finance ses besoins. « J'ai dit à Diane que je ne voulais plus vivre aux Figuiers. Elle a répondu qu'elle trouverait une autre raison de prendre ton argent. Je l'ai prise pour une mauvaise plaisanterie. »

Je lui racontai les impayés de Farida et l'histoire des caisses. Lucette se redressa. « Si elle touche aux plantes de Jeanne, elle ne comprend rien. Ta mère m'avait confié une enveloppe pour toi, il y a longtemps. Je l'ai déposée chez son notaire après son décès. » Je retins mon souffle. Lucette me donna le nom de l'étude, puis ajouta : « Ne me regarde pas comme si cette enveloppe allait te sauver. Tu as déjà commencé à te sauver toute seule. Elle t'aidera peut-être seulement à savoir ce que Jeanne voulait te dire. »

Related Stories

Other posts