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Chapter 23 - Ceux qui avaient travaillé dans l'ombre

Olivier me demanda de consacrer une journée entière aux prestataires du domaine. J'avais toujours présenté la maison comme un endroit que j'entretenais grâce à mon travail, mais les factures racontaient autre chose : des personnes avaient réparé les toits, nettoyé les chambres, cuisiné pour les invités et pris soin des arbres pendant que Diane organisait ses réceptions. Certaines avaient été payées à temps. D'autres attendaient depuis des semaines, parfois des mois. Leur histoire ne tenait pas seulement dans la somme que Simon m'avait détournée.

Nous reçûmes les prestataires séparément, sans leur demander de se prononcer sur mon mariage. Un peintre expliqua qu'il avait accepté plusieurs retards parce que Simon lui promettait de lui confier un chantier plus important. Une cuisinière avait cessé de venir lorsqu'on lui avait reproché de réclamer son salaire devant les convives. Un électricien avait refusé de modifier une installation sans autorisation écrite, puis perdu le marché. Chacun racontait une version différente de la même chose : le prestige de la maison servait de monnaie à ceux qui refusaient de payer comptant.

Farida prit la parole en dernier. Elle avait apporté ses carnets, mais aussi une proposition. « Si vous gardez le jardin, engagez les gens directement. Pas par l'intermédiaire de quelqu'un qui vous dit que tout va bien. » Elle avait raison. Je lui demandai si elle accepterait de coordonner l'entretien du jardin expérimental avec un contrat clair. Elle répondit qu'elle examinerait les conditions avec sa fille avant de se décider. Cela me fit sourire : elle ne me devait plus une réponse immédiate.

Leïla, sa fille, vint visiter l'atelier le lendemain. Elle posa des questions sur le sol, l'arrosage et la pérennité des boutures plutôt que sur les grands flacons brillants. Salomé lui montra nos essais de captation d'odeurs végétales. Elles passèrent une heure à discuter de température et d'humidité, parlant assez vite pour que je perde parfois le fil. À la fin, Leïla me dit : « Je veux apprendre, mais je ne veux pas qu'on me présente comme la fille de la femme que vous avez aidée. » Je lui répondis que je l'avais invitée parce que son travail m'intéressait et que nous pourrions organiser un stage selon les règles applicables si elle le souhaitait.

Avant cette réunion, j'avais demandé à chaque prestataire s'il accepterait d'être cité dans un état de dépenses destiné à nos conseils. Certains souhaitaient seulement recevoir leur règlement et ne plus entendre parler du domaine. D'autres avaient besoin d'un document prouvant qu'ils avaient travaillé pour une société précise plutôt que pour un particulier. Nous respectâmes ces demandes différentes. Une jardinière n'avait pas à devenir une militante de ma cause pour être payée ; un électricien n'avait pas à s'exposer sur internet pour que sa facture soit prise au sérieux.

La cuisinière, Madame Rey, me raconta une réception où Diane avait renvoyé une serveuse parce qu'elle avait apporté un verre d'eau à Farida par une journée de grande chaleur. « J'ai protesté après, dit-elle. Pas devant tout le monde. J'avais peur de perdre le contrat. » Je lui demandai ce qu'elle aurait voulu que j'aie fait. « Que vous demandiez aux gens qui travaillent ici comment ils vont, de temps en temps. Pas seulement à la fin d'un événement. » Je reçus la remarque sans me défendre. Pendant des années, j'avais cru que financer des salaires convenables suffisait à créer un lieu respectable. J'avais délégué le contact humain à la personne la moins capable d'en prendre soin.

Nous décidâmes qu'à la prochaine ouverture du domaine, les prestations seraient confiées avec des interlocuteurs identifiés et des conditions écrites, que les salariés auraient des pauses prévues et que les problèmes pourraient être signalés hors de la présence de l'organisateur. Rien de cela n'avait l'éclat d'un grand retournement. Pourtant, quand Madame Rey reçut le projet de nouvelles conditions, elle m'écrivit : « Enfin, on pourra travailler sans deviner ce qu'on risque de perdre en parlant. » Je gardai ce message auprès du premier dessin du jardin expérimental.

Leïla proposa aussi de récupérer les copeaux de bois de Gabriel pour le compost, à condition qu'il n'y ait ni colle ni traitement inadapté. Il vérifia ses matériaux et lui fournit la liste. Ils passèrent ensuite une heure à discuter d'un système d'arrosage peu coûteux. Je les observai sans intervenir. Chacun possédait une compétence et la mettait au service d'une chose commune. Je n'avais pas besoin d'être au centre de chaque échange pour que le projet porte ma responsabilité.

Le soir, j'annonçai à l'équipe que nous créerions un comité interne pour discuter des conditions de travail et des archives de créations. Un salarié demanda, non sans ironie, si nous n'allions pas remplacer une gestion paternaliste par une autre. J'acceptai la question. « Si vous pensez que je décide encore seule de ce qui vous concerne, dites-le. On peut établir des règles plus claires. » Une discussion longue et inconfortable suivit. J'avais l'habitude d'être la patronne généreuse ; j'apprenais à être une employeuse qui rend des comptes.

Un peu plus tard, Olivier me présenta la dernière série de factures du compte de gestion. Une grande partie des dépenses non justifiées avait servi à organiser le lancement fantôme de Maison Delcourt. Les montants étaient inférieurs au million promis par Simon, mais suffisamment importants pour affecter plusieurs personnes. Il fallait établir les demandes de remboursement, examiner les responsabilités et tenir compte des frais que chaque démarche entraînerait. Je ne pouvais pas récupérer magiquement le temps de Farida ni les années où Lucette avait été humiliée par un mensonge comptable.

Je croisai Simon devant un garage alors que je venais récupérer ma voiture, dont l'usage avait été réglé dans le cadre des démarches en cours. Il m'observa sans avancer. « J'ai commencé à rendre l'argent », dit-il. Je répondis que je le saurais lorsque les paiements seraient identifiés et validés. Il essaya de sourire. « Tu ne me crois plus sur rien. » Je ne cherchai pas à le rassurer. « Je vérifie les faits. Ce n'est pas la même chose. » Je montai dans la voiture et fermai la portière sans claquer.

À l'atelier, une cliente âgée avait laissé un mot avec une commande : « Votre eau de cologne me rappelle les bains que ma mère donnait à mes enfants. Merci de ne pas changer la recette. » Je le lus à haute voix à Salomé. Elle éclata de rire : « Enfin un client qui nous demande de ne pas faire du nouveau ! » Nous rangeâmes la carte parmi les retours. Ce petit message avait plus de poids que tous les slogans de l'agence : notre travail touchait déjà des vies, sans avoir besoin de s'approprier la mémoire de Jeanne.

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J'appelai Gabriel le soir. « Je crois que je veux garder la maison, dis-je. Pas parce qu'elle est grande. Pour que les gens qui y travaillent n'aient plus à baisser les yeux. »

Il me répondit qu'une maison ne changerait pas simplement parce que son propriétaire l'avait décidé. Il faudrait du temps, des règles et des gens capables de me contredire. « Je sais, dis-je. Pour une fois, c'est précisément ce qui me plaît. »

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