Chapter 2 - La chambre dont je connaissais la clé

Gabriel n'a pas démarré immédiatement. Il a posé les deux mains sur le volant de sa vieille voiture et attendu que ma respiration redevienne régulière. Au portail, les cyprès bougeaient dans le vent chaud. Je voyais encore le visage de Diane après la gifle : ni surprise ni regret. Elle avait souri comme on sourit lorsque le serveur apporte enfin l'addition à quelqu'un d'autre.
« Je peux t'emmener chez moi, dit Gabriel. Annie a gardé la chambre du haut comme tu l'aimais. »
Sa femme, Annie, était morte quatre ans plus tôt. Je n'étais pas entrée dans leur maison depuis l'enterrement. « Je ne veux pas occuper une pièce pleine de souvenirs. »
« Ce sont les pièces vides qui les rendent lourds. »
Il m'emmena d'abord au cabinet médical de garde. La médecin examina ma joue, mon poignet et les petites coupures laissées par ma bague lorsque j'avais refermé les doigts. Elle consigna ce qu'elle observait et me demanda si je me sentais en sécurité pour rentrer. Je répondis non. Prononcer ce mot fit plus mal que l'examen. Elle me remit les documents nécessaires, m'indiqua les possibilités de soutien et me recommanda de ne pas retourner seule au domaine. Gabriel attendit dehors, respectant le peu d'intimité qui me restait.
Dans sa cuisine, il trouva une boîte de biscuits et une soupe préparée par sa sœur. J'avais faim, mais chaque fois que je levais la cuillère, je revoyais la main de Simon. Gabriel ne me dit pas d'être forte. Il se contenta de laisser une assiette à portée de la mienne et de mettre mon téléphone à charger.
« Tu savais ? demandai-je enfin. Que Simon pouvait faire ça ? »
Gabriel secoua la tête. « Je savais qu'il te coupait souvent la parole. Je ne savais pas qu'il te frappait. »
« Il ne l'avait jamais fait. » Je réfléchis. « Il m'avait déjà bloqué le passage. Une fois, il avait serré mon bras jusqu'à laisser des marques. J'ai appelé ça une dispute. »
Il ne chercha pas à remplacer mes mots par les siens. « Qu'est-ce que tu veux faire ce soir ? »
Je voulais dormir. Je voulais effacer la carte d'Orbe. À la place, j'appelai Maître Amira Benali, l'avocate qui suivait les contrats de mon atelier. Je lui racontai les faits dans l'ordre : les propos sur mes grossesses, la gifle, l'intervention de Gabriel, puis l'invitation. Elle me posa des questions précises sur la propriété, sur les comptes et sur les accès informatiques.
« Ne changez rien aux comptes joints sur un coup de tête, dit-elle. Nous allons identifier ce qui vous appartient et sécuriser ce qui doit l'être. Conservez les messages, faites une chronologie, et si vous souhaitez déposer plainte, je vous accompagnerai. »
« Demain ils présentent le parfum de ma mère. »
« Alors demain matin, personne n'ira improviser une scène. Je veux d'abord voir cette carte et le contrat de votre société. »
Je lui envoyai une photographie. Le téléphone vibra aussitôt. Simon : Je ne voulais pas. Maman est bouleversée. Reviens discuter. Puis : Tu sais bien que Gabriel me déteste. Enfin : Si tu te pointes chez Orbe, tu vas détruire notre avenir. J'enregistrai les messages sans répondre.
Avant l'appel, Gabriel me montra le carnet que j'avais rapporté. Entre deux commandes de flacons, j'avais écrit une liste de choses à réparer au domaine : la poignée de la serre, le verrou de la chambre du fond, la marche qui bougeait près du bassin. Des problèmes concrets, négligés parce que chaque fois que j'ouvrais la bouche à table, Diane accusait ma maniaquerie. « Pourquoi la poignée de la serre est-elle rayée ? » demanda Gabriel en désignant un petit dessin. Je lui expliquai que quelqu'un avait forcé la serrure en avril, sans laisser de trace de vol. Simon avait promis de la remplacer. Nous n'en avions plus parlé.
Gabriel me conseilla d'ajouter ce souvenir à ma chronologie, avec la date approximative et sans le présenter comme une preuve de la sortie des échantillons. Il avait appris, disait-il, que les souvenirs changent de forme lorsqu'on les répète devant des gens qui veulent une histoire simple. J'ouvris un document séparé : faits observés, paroles entendues, hypothèses. Dans la première colonne, j'inscrivis que j'avais vu une poignée abîmée. Dans la deuxième, que Simon avait dit vouloir la faire réparer. Dans la troisième, je laissai la ligne vide.
Je reçus aussi un message de Céline, mon amie de lycée, qui venait d'apprendre que je ne dormais plus au domaine. Je m'apprêtais à lui répondre que tout allait bien, puis je m'arrêtai. Je lui écrivis que j'avais besoin d'un peu de temps, mais que j'aimerais la voir bientôt. Sa réponse arriva sans question : « Je suis là. Je peux t'apporter les chaussures que tu as laissées chez moi l'été dernier. » Cette histoire de chaussures me fit rire pour la première fois depuis des heures. J'avais encore une existence à l'extérieur des murs de Diane.
À vingt-trois heures, Farida m'appela. Elle avait travaillé toute la journée dans les massifs, puis attendu son salaire près de la remise. Diane lui avait dit de revenir le mois prochain. « Madame Élise, je suis désolée. Je ne veux pas ajouter des soucis. »
« Tu n'as rien à te reprocher. Je vais vérifier ce qui t'est dû. »
« Il y a autre chose. Votre mari m'a demandé de ne plus entrer dans la serre depuis une semaine. Il a fait changer la serrure. »
Je me redressai. La serre communiquait avec la petite pièce de maturation où je conservais les essais de parfum. « Pourquoi ? »
« Il a dit qu'une équipe venait faire des photographies pour un projet. Ils ont emporté des caisses bleues. »
Mes caisses d'échantillons portaient un signe au pochoir : une feuille de figuier. Ma mère l'avait dessiné au crayon sur son premier comptoir. J'avais fait reproduire la feuille sur tous mes emballages, mais les échantillons de L'Été retrouvé n'étaient jamais sortis du coffre réfrigéré.
Je remerciai Farida et lui demandai d'écrire ce qu'elle avait observé, seulement ce dont elle était certaine. Gabriel me regarda poser le téléphone.
« La serre ? »
« Simon a fait changer la serrure d'une pièce qui appartient à mon entreprise. »
« On peut appeler quelqu'un demain pour ouvrir légalement. Pas cette nuit. »
Il avait raison. Je montai dans l'ancienne chambre d'amis. Sur la commode, Annie avait laissé un bouquet de lavande séchée dans un verre. Je compris que ce souvenir, lui au moins, ne cherchait rien à me prendre. J'essayai de dormir. À deux heures dix-sept, un courriel arriva sur ma messagerie professionnelle : confirmation de votre présence comme directrice artistique à la présentation Orbe, demain, 9 h. Une réponse avait été envoyée depuis mon compte à dix-neuf heures quarante-six. À cette heure-là, j'étais chez le médecin.
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Le message disait : « J'approuve personnellement le lancement. »
Je n'avais plus seulement affaire à une famille qui me chassait de ma maison. Quelqu'un utilisait ma voix pendant que je cherchais un endroit où dormir.
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