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Chapter 27 - La première visite du jardin

Le matin de la première visite, Leïla arriva avant tout le monde avec un carnet, des gants et une inquiétude qu'elle tentait de cacher derrière des questions pratiques. « Et si quelqu'un me demande pourquoi il manque des arbres ? » Je lui répondis qu'elle pouvait expliquer la transplantation ratée et le programme de sauvegarde, sans raconter ce qu'elle ne souhaitait pas. Elle n'était pas engagée pour devenir le personnage secondaire de mon histoire. Elle était là pour parler de plantes.

Dix visiteurs franchirent le portail : deux apprentis parfumeurs, un couple de retraités, trois étudiants en botanique et trois habitantes du quartier. Gabriel vérifia le chemin une dernière fois, puis s'installa à l'ombre avec sa bouteille d'eau. Salomé commença la présentation devant les alambics. Je remarquai qu'elle ne me regardait plus pour obtenir une approbation à chaque phrase. Elle parlait avec sa compétence et son humour, et les visiteurs l'écoutaient. C'était l'une des transformations dont j'étais la plus fière.

Leïla prit la suite dans le jardin. Elle montra les jeunes feuilles, expliqua l'importance des racines et fit sentir une bandelette préparée avec notre matière végétale. Une étudiante lui demanda si la variété pouvait être brevetée. Leïla répondit qu'il fallait distinguer différentes questions techniques et juridiques et qu'elle préférait ne pas improviser. Puis elle décrivit très précisément son protocole de culture. Je souris : notre obsession collective des preuves avait contaminé jusqu'aux explications botaniques.

Avant la pause, un petit garçon accompagnant l'une des habitantes du quartier s'arrêta devant les deux figuiers sauvés. Il demanda pourquoi l'un était plus petit alors qu'ils avaient le même âge. Leïla se baissa pour lui montrer les racines dessinées sur son carnet. « Les plantes traversent des choses différentes, expliqua-t-elle. On leur donne ce dont elles ont besoin, puis on regarde ce qu'elles peuvent faire. » Le garçon voulut savoir si l'arbre deviendrait immense. Elle répondit qu'elle l'espérait, mais qu'elle ne pouvait pas le promettre. Sa mère la remercia de ne pas raconter de conte quand une réponse vraie était déjà intéressante.

Cette petite conversation bouleversa Farida. Elle m'expliqua plus tard qu'au moment de l'arrachage, Diane lui avait ordonné de jeter les deux plants restants parce qu'ils gâcheraient les photos. « Je les ai déplacés parce que je pensais à Leïla, dit-elle. Petite, elle ramenait toutes les plantes malades du voisinage. Je lui répétais qu'on ne pouvait pas tout sauver. Elle me répondait qu'on pouvait au moins essayer correctement. » Je regardai les jeunes branches et compris qu'elles ne devaient pas devenir le symbole public de ma souffrance. Elles appartenaient aussi à une mère et à sa fille qui savaient cultiver.

Un visiteur demanda s'il pourrait acheter une bouture. Nous expliquâmes que le programme de sauvegarde n'était pas encore assez avancé pour organiser des distributions. Il proposa alors de financer une plantation. Je le remerciai, mais préférai qu'il laisse ses coordonnées pour une éventuelle démarche structurée. Nous ne transformerions pas chaque élan de générosité en transaction improvisée. Olivier, qui passait justement saluer l'équipe, approuva d'un signe de tête. J'aurais autrefois rougi de parler d'argent devant les visiteurs. Aujourd'hui, je savais que le respect des plantes, comme celui des personnes, avait besoin d'un budget clair.

Pendant la pause, une visiteuse s'approcha de moi. Elle connaissait la vidéo du dîner et voulait savoir si Diane avait vraiment essayé de vendre la maison. Je lui répondis que plusieurs démarches avaient été contestées et que je ne commentais pas les procédures en cours pendant une visite consacrée au jardin. Elle parut déçue, puis demanda où acheter notre eau de toilette à la fleur d'oranger. Je lui indiquai la boutique. Le monde pouvait changer de sujet plus vite que les réseaux sociaux ne le laissaient croire.

Une autre visiteuse, plus âgée, resta longtemps devant la photographie de Jeanne. « Elle m'a formée quand je suis arrivée à Grasse, dit-elle. Je ne pensais pas la retrouver ici. » Elle s'appelait Madame Arnaud, et je découvris qu'elle avait travaillé chez nous deux étés, bien avant ma naissance. Elle me raconta que Jeanne exigeait des pauses quand il faisait trop chaud, mais qu'elle était sévère avec les carnets mal tenus. « Elle disait : 'Une bonne odeur sans une bonne note, c'est une chance qu'on ne sait pas retrouver.' » Je reconnus exactement son ton.

À la fin de la visite, les gens repartirent sans avoir applaudi notre malheur ni exigé une confession. Ils avaient posé des questions sur les feuilles, acheté quelques flacons et laissé des commentaires utiles sur l'accessibilité du sentier. Nous nous réunîmes autour de la table du jardin pour dresser un bilan. Farida voulait davantage d'ombre ; Leïla suggéra des étiquettes plus lisibles ; Salomé souhaitait réduire le temps consacré au laboratoire pour laisser les visiteurs sentir les matières. J'écrivis tout. Aucun commentaire ne me blessa. C'était un travail qu'on pouvait améliorer.

Gabriel apporta une carafe d'eau fraîche. Il avait terminé un banc et commençait déjà à dessiner une petite rampe pour la partie basse du jardin. Je lui demandai s'il avait l'intention de transformer la maison entière en chantier. « Non, répondit-il. Juste les endroits où les gens risquent de tomber. » Nous éclatâmes de rire. Ce rire n'effaçait pas la violence de Simon. Il prouvait qu'elle n'avait pas emporté tous les sons possibles de cette maison.

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Le soir, Lucette me téléphona pour connaître les détails. Je lui racontai la présence de Madame Arnaud. « Ta mère faisait confiance aux personnes qui savaient lui dire non », dit-elle. Je pensai à Salomé et à Farida, à leur manière de corriger mes décisions sans s'excuser d'exister. « Je commence à comprendre pourquoi », répondis-je. Lucette me demanda enfin si j'avais vendu L'Été retrouvé. « Non. Nous travaillons sur un autre parfum. » Elle sembla ravie. « Alors tu as encore du temps pour inventer. »

Avant de partir, je traversai le salon. Le canapé avait été déplacé pour permettre de réparer le parquet. La pièce semblait plus grande. Je n'y installai pas de nouveau meuble ; je voulais attendre. Sur la console, le vase bleu attendait toujours. Je le pris et le plaçai dans le jardin, où la lumière du soir traversait sa transparence. Ce fut le seul objet que je déplaçai sans consulter quelqu'un. J'avais besoin d'un geste qui n'appartienne qu'à moi.

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