Chapter 9 - Le rendez-vous avec les acheteurs

Orbe proposa une réunion dans une salle neutre de son siège niçois. Amira négocia la présence de Salomé, d'un représentant technique et de Mathilde à titre de témoin des échanges antérieurs. Simon s'y présenta avec un dossier à couverture noire ; Diane l'accompagnait alors qu'elle ne détenait aucun mandat connu. J'arrivai dix minutes plus tôt pour pouvoir m'asseoir sans avoir à passer devant eux. Sur la table, des bouteilles d'eau portaient une étiquette sobre, sans parfum ni promesse de bonheur. Cela me sembla presque reposant.
Hélène Garnier, directrice juridique, ouvrit la séance. « Nous ne signerons rien aujourd'hui. Nous voulons comprendre à qui appartiennent les éléments proposés et quel est leur état de développement. »
Simon tenta un sourire. « Tout ça est un malentendu conjugal. Élise a toujours voulu que je m'occupe du commercial. »
« Du commercial, oui, répondis-je. Pas de mes créations sans autorisation. »
Je présentai les statuts de l'atelier, les registres d'essais et la liste des accès. Salomé expliqua que le lot présenté n'était pas validé pour une commercialisation. Elle ne dramatisa pas ; elle décrivit des contrôles manquants, des variations de conservation, des données incomplètes. Pour la première fois, mes interlocuteurs regardèrent le parfum comme un produit réel et pas seulement comme une histoire capable de rapporter un million.
Diane sortit une chemise beige. « Jeanne m'avait donné son accord. C'est une vieille amie qui m'a confié ces lettres. » Elle poussa une page vers Hélène. Je reconnus le papier crème, mais la dernière ligne n'était pas celle que Mathilde m'avait photographiée. La phrase sur mon choix avait été coupée au bas de la reproduction. Amira demanda que l'original soit conservé et examiné. Diane répondit qu'il se trouvait chez elle, puis changea de sujet en expliquant combien Jeanne aurait été heureuse de voir la famille réunie.
« Vous n'avez pas connu sa dernière année, lui dis-je. Ne parlez pas à sa place. »
« J'étais son amie. »
« Alors vous savez qu'elle détestait qu'on coupe la fin des phrases. »
Mathilde glissa la photographie du verso à Hélène. Simon lui lança un regard furieux. Elle ne le détourna pas. La réunion prit une tournure plus lente, moins spectaculaire et plus importante : on compara les versions, les dates, les accès et les affirmations. Hélène annonça une vérification interne, la mise en attente du projet et la conservation des documents reçus. Elle ne me promit ni réparation ni argent. Je préférai cette précision aux grandes paroles de mon mari.
Pendant la pause, Hélène nous présenta un tableau d'étapes prévues pour l'éventuelle mise sur le marché. Il y figurait des tests, des validations, des commandes d'emballages et des dates de campagne. Certaines cases étaient cochées, alors même que le propriétaire présumé de la formule n'avait pas été vérifié. Je lui demandai comment une société de cette taille pouvait accepter une telle incertitude. Elle répondit que le processus commercial avait avancé plus vite que les contrôles et qu'une revue interne cherchait à comprendre pourquoi. Je n'avais pas besoin qu'elle invente une réponse définitive pour me consoler. Je voulais que les produits ne portent pas des noms arrachés aux gens qui les avaient créés.
Salomé, jusque-là silencieuse, montra une série d'analyses incomplètes. « Si ce lot sort, dit-elle, les clients recevront quelque chose dont nous n'avons pas confirmé le comportement dans le temps. Je ne signerai pas une fiche de validation rétroactive. » Un responsable technique lui demanda pourquoi elle s'était tue plus tôt. « Je n'avais pas vu le lot avant sa présentation. C'est précisément le problème. » Elle ne rougit pas. Je la regardai avec admiration : elle défendait son travail sans utiliser ma souffrance comme une raison supplémentaire d'avoir raison.
Diane tenta de relancer la réunion en racontant une anecdote sur Jeanne et sa générosité. Elle décrivit une femme qui offrait spontanément ses créations à ses amis. Je me souvenais, moi aussi, de ces cadeaux. Jeanne écrivait toujours le nom du destinataire et conservait une copie de la formule. Un flacon offert pour un anniversaire n'était pas une cession commerciale. Je le dis sans agressivité. Hélène inscrivit la distinction dans ses notes. Diane fronça les sourcils. Pour la première fois, la conversation ne se déroulait pas selon les seules règles de son salon.
Lorsque les représentants quittèrent la salle, je rassemblai lentement mes papiers. Mes mains étaient sèches, mon cœur encore rapide, mais je n'avais pas perdu une seule fois le fil des dates. Amira me glissa un verre d'eau. « Vous avez expliqué votre travail. C'est le plus utile que vous puissiez faire ici. » Je bus avant de regarder Simon. Il avait choisi de rester assis, comme un homme qui attendait encore que quelqu'un transforme la réunion en querelle conjugale à son avantage.
Une fois les représentants d'Orbe sortis, Simon me demanda cinq minutes seule à seul. Amira me laissa décider. J'acceptai uniquement dans la salle, porte ouverte, avec elle à proximité. Mon mari s'assit à l'autre bout de la table. Il paraissait vieilli. Je remarquai qu'il avait gardé sa chemise bleue des jours précédents ; peut-être voulait-il rappeler l'homme des débuts, celui qui cuisinait des pâtes à minuit et me posait des questions sur les odeurs.
« Je voulais nous donner une chance, dit-il. On a des dettes. »
« Quelles dettes ? »
« La société de conseil. Maman a signé pour moi. Si Orbe n'achète pas, elle risque de perdre son appartement. »
Je n'avais jamais su que Diane possédait un appartement séparé. Je lui demandai d'où provenait le financement de la société. Simon regarda ses mains. « Du compte de gestion. Au début, c'était temporaire. Ensuite j'ai cru que le contrat couvrirait tout. » Je pensai aux salaires de Farida, à Lucette, aux pieds de figuier arrachés. L'argent avait traversé toutes ces vies pour atterrir dans la promesse d'un achat qui n'existait pas encore.
« Tu aurais pu me parler de ton échec », dis-je.
« Tu m'aurais méprisé. »
Je ne pouvais pas prouver ce que j'aurais ressenti. Je pouvais seulement constater ce qu'il avait choisi. « Alors tu as préféré me frapper, mentir en mon nom et vendre le travail de ma mère ? »
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Il se couvrit le visage. « Ce n'était pas censé aller jusque-là. »
Cette phrase me révéla une chose : il imaginait encore que les conséquences étaient un accident et non le résultat de décisions répétées. Je quittai la salle. Dans le couloir, Mathilde m'attendait avec un message affiché sur son téléphone. La banque de Simon venait de lancer une procédure de recouvrement. Dans le dossier, une garantie était décrite comme portant sur « le domaine des Figuiers, propriété familiale Delcourt ». Ils avaient promis ma maison pour couvrir leur dette.