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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 1 / 30

Chapter 1 - Le bruit des ciseaux

Le premier coup de ciseaux me réveilla. Le second me fit comprendre que je n'étais pas en train de rêver.

Une longue mèche grise glissa sur ma couverture, suivie d'une autre. J'ouvris les yeux sur ma belle-fille, Aurore, blonde aux cheveux ondulés, vêtue d'un débardeur anthracite et d'un pantalon noir. Elle tenait mes cheveux d'une main et des ciseaux de cuisine de l'autre. Derrière elle, mon fils Julien s'appuyait contre l'encadrement de ma chambre, en tee-shirt bleu marine et pantalon de pyjama à carreaux. Il avait le bras gauche replié contre sa poitrine et filmait de sa main droite. J'aperçus mon visage au centre de l'écran de son téléphone. Moi, dans ma chemise de nuit mauve à dentelle, j'étais devenue un spectacle dans mon propre lit.

« Qu'est-ce que tu fais ? » Ma voix ne dépassa pas un souffle.

Aurore sourit sans lâcher la mèche. « Je te rends service. Regarde-toi, Madeleine. À soixante-sept ans, on n'a plus besoin de jouer à la jeune fille. »

Je portai la main à mon crâne. À gauche, mes doigts trouvèrent un trou dans la masse de mes cheveux ; à droite, ma natte descendait encore jusqu'à ma taille. Sur l'oreiller, les mèches formaient un petit animal mort. Je connaissais le poids de cette natte comme je connaissais celui de mon alliance. Henri, mon mari, la brossait chaque soir pendant les mois où la chimiothérapie l'empêchait presque de tenir une tasse. Il avait continué même lorsque ses doigts tremblaient.

« Julien », dis-je. « Prends-lui ces ciseaux. »

Mon fils regarda l'écran de son téléphone plutôt que mon visage. « Tu avais promis de nous laisser travailler à la maison. Tu rends tout compliqué. »

« Tu filmes ? »

« On documente une transformation », répondit Aurore. « Une vraie remise à neuf. »

Je compris alors. Elle possédait un salon de coiffure à Lyon et cherchait depuis des semaines des clients pour une nouvelle chaîne de vidéos. Elle avait proposé de me couper les cheveux. J'avais refusé, calmement, trois fois. La veille, je l'avais surprise en train de mesurer mon ancien atelier de couture pour y installer un décor de tournage. Je lui avais demandé de ranger son matériel et de chercher un autre local.

Elle s'approcha de mon oreille. « Maintenant, tu vas comprendre qui décide. »

Je voulus repousser sa main. Le bord froid des ciseaux effleura ma tempe et je m'immobilisai. Je ne savais pas si elle avait voulu me faire peur ; je savais seulement que je ne pouvais pas me dégager sans risquer une blessure. Julien ne bougea pas. Dans le couloir, on entendit le vieux parquet craquer.

« Papa ? » appela une adolescente. « Pourquoi tu filmes Mamie ? »

Inès, ma petite-fille de seize ans, apparut derrière son père, encore en pyjama. Son regard passa de mon visage aux ciseaux, puis au téléphone. « Arrêtez. Tout de suite. »

Aurore posa l'instrument sur ma table de nuit avec un petit bruit sec. Elle lissa son chemisier. « Tu arrives après la bataille, ma chérie. Ta grand-mère va être magnifique. »

Inès entra. Elle vit la natte coupée sur la couette et porta une main à sa bouche. Julien abaissa enfin son téléphone.

« Maman est d'accord », dit-il.

« Non », répondis-je.

Il eut ce regard fatigué qu'il réservait autrefois à mes inquiétudes, quand je lui demandais de rentrer avant minuit. « Ne commence pas, maman. Tu avais besoin qu'on te secoue un peu. »

Ce n'était pas une dispute. Il venait d'assister, sans intervenir, à une humiliation préparée, et il avait essayé d'en conserver l'image. Je ne reconnus plus l'homme que j'avais élevé. Je reconnus pourtant la petite cicatrice sous son menton, souvenir d'une chute à vélo que j'avais soignée avec des pansements de dessins animés.

Inès s'agenouilla au pied du lit. « Mamie, tu veux que j'appelle quelqu'un ? »

« Pas encore, ma puce. Ouvre la fenêtre, s'il te plaît. »

J'avais besoin d'air. Aurore protesta que le froid me rendrait malade. Je l'entendis à peine. Je ramassai ma natte, serrée par le ruban bleu qu'Henri avait noué pour la dernière fois un dimanche de novembre. Sa main n'avait plus assez de force pour faire la boucle ; j'avais terminé le nœud devant lui. La veille de sa mort, il m'avait dit : « Ne te laisse jamais devenir invisible pour arranger les autres. »

Je me levai. Mes jambes tenaient, même si elles tremblaient. Je posai les cheveux sur la commode, face à eux, comme une pièce à conviction.

« Sortez de ma chambre. »

Aurore leva les yeux au ciel. « Tu vas encore en faire un drame. »

« Sortez. »

Julien emmena sa femme. Il essaya de retenir Inès par le bras, mais elle se dégagea et resta près de moi jusqu'à ce que la porte se ferme. Je verrouillai ensuite la salle de bains. Devant le miroir, la femme qui me regardait avait une moitié de tête presque rasée et l'autre couverte de longues mèches grises. Je pleurai sans bruit. Je n'avais pas honte de mes larmes ; je refusais seulement de leur en offrir le spectacle.

Quand je revins dans ma chambre, Inès m'attendait avec un verre d'eau. « Ils disent qu'ils vont mettre la vidéo en ligne. »

« Avec mon visage ? »

Elle hocha la tête. « Papa a déjà envoyé quelque chose à quelqu'un. J'ai vu le nom sur son écran. »

Je photographiai mes cheveux, la chambre et les ciseaux, sans les déplacer davantage. Puis j'appelai Salomé Rey, l'avocate qui avait aidé Henri et moi lors de la fermeture de notre boutique. Elle répondit à la deuxième sonnerie.

« Madeleine ? Tout va bien ? »

« Non. J'ai besoin de savoir comment garder une preuve avant qu'ils la fassent disparaître. »

Salomé me demanda de raconter, puis de ne pas rester seule si je me sentais menacée. Je savais que la caméra intérieure, installée après un cambriolage, couvrait une partie de la chambre. L'enregistrement était conservé par un service auquel j'avais moi-même souscrit. Pendant que Salomé m'expliquait les démarches, Inès regarda par la porte entrouverte.

« Mamie, il faut que tu voies ça. »

Elle me montra son téléphone. Le titre de la vidéo, déjà programmé pour le soir, disait : UNE GRAND-MÈRE ACCEPTE ENFIN DE CHANGER DE VIE. En dessous, un bandeau annonçait une campagne nationale sur la dignité des personnes âgées.

Puis Inès agrandit un message que son père avait oublié d'effacer sur la tablette familiale : « J'ai sa réaction. La séquence fera pleurer les sponsors. »

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L'expéditeur n'était pas Aurore.

C'était Julien.

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