Chapter 14 - La voix derrière le rideau

Le montage intégral arriva un jeudi, transmis selon la procédure convenue entre les représentants des parties. Salomé me proposa de le regarder dans son cabinet avec une professionnelle qui pouvait m'accompagner si cela devenait trop difficile. Je refusai la présence supplémentaire, mais j'acceptai de pouvoir arrêter à tout moment. Inès ne devait pas voir ces images, même si elle disait vouloir tout comprendre. Je n'allais pas faire d'elle la gardienne de ce que son père avait infligé à sa grand-mère.
Le cabinet de Salomé se trouvait au deuxième étage d'un immeuble ancien. Le parquet grinçait sous mes chaussures et une pendule avançait de trois minutes, détail que je connaissais depuis nos premières visites avec Henri. Je m'installai dans la salle d'attente en face d'une plante qui avait perdu presque toutes ses feuilles. La secrétaire m'offrit de l'eau, puis me demanda si je préférais attendre seule ou près de la fenêtre. Ces petites possibilités de choisir m'aidaient plus que je ne l'aurais imaginé. J'avais l'habitude de minimiser mon malaise et de dire que tout allait bien. Ce jour-là, je répondis : « Près de la fenêtre, s'il vous plaît. » Quand Salomé vint me chercher, je lui demandai de m'expliquer à nouveau pourquoi il était utile de regarder la vidéo entière. Elle précisa que nous avions besoin de distinguer les images enregistrées, les séquences modifiées et les paroles attribuées à chacun. Nous pouvions faire des pauses et noter les passages importants sans tout revoir plusieurs fois. Je lui demandai aussi de ne pas laisser le fichier s'afficher par hasard lorsque d'autres clients entraient dans son bureau. Elle orienta son écran vers le mur et ferma les stores donnant sur la cour. Puis nous convînmes d'un signal : je lèverais la main si je voulais arrêter. Je compris à cet instant que regarder une preuve ne devait pas signifier subir de nouveau les événements. J'étais là pour retrouver ma version des faits, pas pour me punir d'avoir été présente dans ma propre chambre.
Le premier fichier montrait Aurore dans mon ancienne cuisine, deux jours avant la coupe, en train d'essayer différentes lumières. Julien apparaissait derrière la caméra. Il plaisantait sur mon réveil matinal. Puis Laurent entra dans le champ, vêtu d'une chemise impeccable. « Il nous faut une réaction authentique », dit-il. « Pas une vieille dame qui sourit parce qu'on lui demande. »
Aurore répondit que je ne voulais pas couper mes cheveux. Laurent se frotta le front. « Il faut au moins qu'elle dise oui sur quelque chose. Une coupe d'entretien, un conseil, n'importe quoi. » Julien ajouta : « Elle finira par dire oui quand elle verra le résultat. » Personne ne s'arrêta pour dire qu'on ne peut pas obtenir un consentement après avoir agi.
Nous regardâmes la suite. Aurore me posait, lors d'un dîner, une question anodine sur les cheveux blancs. J'avais répondu : « Je fais ce qui me plaît. » Dans le montage, elle avait supprimé la question et collé cette réponse après une proposition de transformation. Plus loin, une autre femme, filmée de dos sous une perruque semblable à mes cheveux, faisait semblant de découvrir une coupe courte et riait. C'était cette bouche qui remplaçait mon visage dans la vidéo publiée.
Je sentis monter une colère froide. « Ils ont utilisé mes propres mots pour dire le contraire de ce que je pensais. »
Salomé arrêta la lecture. « Nous avons assez pour aujourd'hui. »
« Je veux voir le passage de ma chambre. »
Elle me demanda si j'étais certaine. Je fis oui. Sur l'écran, la scène commençait avant mon réveil. Julien vérifiait le cadrage, Aurore s'approchait du lit et soulevait ma natte. Elle hésitait. Pendant quelques secondes, je la vis regarder mon visage endormi, les ciseaux ouverts dans sa main. « On peut encore faire autrement », dit-elle.
Julien répondit : « Pas maintenant. Tu as promis. »
Elle coupa.
Je croyais avoir déjà atteint le fond de ma douleur. Ce fut la voix de mon fils qui m'y ramena. Il n'avait pas seulement laissé faire. Il avait encouragé le geste au moment exact où Aurore pouvait encore s'arrêter. J'appuyai moi-même sur pause.
Nous ne reprîmes pas. Salomé fit noter le passage pour son travail, puis ferma l'ordinateur. Elle me proposa un verre d'eau. Je sortis prendre l'air sur les quais. La Saône coulait avec son indifférence habituelle sous les ponts. J'avais envie de hurler sur les passants, de leur dire que l'homme que j'avais protégé toute sa vie avait donné l'ordre de me blesser pour une publicité.
Je composai le numéro de Julien. Il décrocha, inquiet. « Maman ? »
« J'ai vu le montage. Je t'ai entendu dire : pas maintenant, tu as promis. »
Il ne chercha pas à nier. « Je sais. »
« Pourquoi ? »
« Je pensais à l'argent. Je ne pensais pas à toi. »
Je regardai une péniche passer sous un pont. « C'est bien ça, le problème. »
Il sanglota. Je n'avais pas envie de le consoler. Je n'avais pas envie non plus de le haïr pour toujours. Je lui demandai de ne plus me contacter pendant quelques jours, sauf urgence réelle concernant Inès. Il accepta. Je raccrochai avant qu'il puisse me dire qu'il m'aimait. Ce jour-là, ce mot m'aurait fait mal.
Claire m'attendait devant mon portail. Elle avait reçu mon message et n'avait posé aucune question. Nous avons marché dans le parc de la Tête d'Or jusqu'à ce que mes jambes se fatiguent. Elle me raconta un voyage ridicule où elle avait perdu sa valise et passé quatre jours dans les mêmes vêtements. Je ris malgré moi. Ce rire ne diminuait pas l'importance de ce que j'avais vu. Il me rappelait seulement que j'étais encore capable de rire.
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Le soir, Salomé m'appela. Élodie avait retrouvé une note de production associée à la scène : « Décision finale validée par J. R. — nécessité dramatique ». Elle devait encore en vérifier le contexte, mais cette indication concordait avec les images. Laurent ne pourrait plus prétendre qu'il avait découvert une simple improvisation à la sortie de la vidéo.
Je posai le téléphone et ouvris ma boîte de couture. Le petit ruban bleu d'Odette était là. J'en coupai deux bandes pour faire une poche dans la doublure du manteau de Jeanne. Cette fois, je ne cachais pas une preuve. J'offrais à une amie un endroit où ranger ses clés.