Chapter 2 - La porte qui ne se referme plus

À neuf heures, mon fils frappa à ma porte avec le ton employé pour annoncer une panne de chaudière. « Maman, il faut parler. On ne peut pas rester fâchés pour une coupe de cheveux. » J'avais passé la nuit sur le canapé de mon atelier, la porte fermée, un châle sur la tête. Inès dormait dans la chambre d'amis. J'avais laissé à Salomé un message contenant les heures exactes de l'agression et une copie de la programmation vidéo. Le mot agression me paraissait immense ; aucun autre ne me semblait juste.
Je répondis sans ouvrir. « Nous parlerons quand Aurore aura quitté la maison. »
« Tu la mets dehors pour une erreur ? »
« Vous êtes ici depuis quatre mois. Je vous ai accueillis après les graves difficultés de votre salon. Je n'ai jamais accepté que vous me filmiez endormie. »
Un silence. Puis Julien dit : « Tu ne sais pas ce que c'est de perdre son travail. »
Je regardai les machines à coudre alignées le long du mur. J'avais fermé mon atelier de retouches après quarante années, parce que mes doigts souffraient trop pour les journées de douze heures. Il savait combien j'avais pleuré le dernier soir, lorsqu'une cliente m'avait rendu la clé de la réserve. « Ne me dis pas ce que je sais », répondis-je.
Aurore monta l'escalier. Elle expliqua d'une voix mielleuse que les sponsors avaient déjà versé une avance pour la campagne. « Si tu refuses maintenant, tout le monde perdra de l'argent. Même toi, puisque nous t'aiderons à payer les travaux. »
« Quels travaux ? » demandai-je.
Julien soupira. « La toiture de l'atelier. Tu as vu la fuite. »
La fuite existait, mais j'avais obtenu deux devis et réservé la somme nécessaire sur mon compte. Je le leur rappelai. Aurore répliqua : « Tu refuses toujours ce qui vient de nous. »
J'ouvris enfin. Ils étaient côte à côte, habillés comme pour une réunion commerciale. J'avais noué mon vieux foulard prune ; seule une mèche coupée dépassait près de mon oreille. Julien baissa les yeux. Aurore fixa mon foulard avec un intérêt presque professionnel.
« Je veux que vous cessiez toute diffusion », dis-je. « Et je veux le fichier original. »
« Tu ne peux pas nous ordonner de détruire notre travail », dit Aurore.
« Je ne vous ordonne pas de détruire une preuve. Je vous demande de ne pas utiliser mon image. Mon avocate vous écrira. »
Mon fils se tourna vers elle comme s'il attendait une solution toute faite. Elle haussa les épaules. « Très bien. Fais intervenir des avocats. Après, ne nous demande pas d'être gentils. »
Ils redescendirent, et j'entendis des valises traînées dans le couloir. Une partie de moi aurait voulu les supplier de ne pas partir ainsi. Je ne les retins pas. Le prix de leur présence était devenu trop élevé.
Une demi-heure plus tard, ma voisine Claire sonna. Elle avait soixante-quatre ans, un accent du Jura et l'habitude d'arriver avec du pain dès qu'elle sentait un malheur. Elle aperçut mon visage sous le foulard et resta immobile. « Qui t'a fait ça ? »
Je lui racontai. Elle écouta sans interrompre, puis posa sa miche sur la table. « La question n'est pas ce que tu aurais dû faire. La question est ce dont tu as besoin maintenant. »
« J'aimerais que quelqu'un soit là pendant qu'ils partent. »
Claire appela André Marchal, notre voisin du bout de l'impasse. Ancien pompier, soixante-neuf ans, large d'épaules malgré une hanche opérée, il réparait parfois les volets pour les personnes âgées du quartier. Henri l'avait connu au club de pêche. André arriva en veste de travail, les cheveux gris coupés court. Il ne posa qu'une question : « Tu veux que je reste dans le jardin ou près de la porte ? »
« Dans l'entrée. Je ne veux pas de bagarre. »
« Moi non plus. »
Aurore descendit avec une malle rigide et un carton de projecteurs. « Voilà donc la cavalerie », ironisa-t-elle. André lui ouvrit la porte sans répondre. Julien portait deux valises. Il s'arrêta devant moi. « Tu vas vraiment choisir ces gens contre ton fils ? »
« Je choisis de ne plus dormir avec la peur qu'on entre dans ma chambre. »
Ses lèvres tremblèrent, puis se durcirent. « Tu regretteras. »
Ils quittèrent la maison. Inès les suivit jusqu'au portail, mais revint aussitôt. « Je reste avec Mamie jusqu'à ce qu'on ait parlé de tout ça. » Julien répondit qu'elle était assez grande pour décider de sa soirée et pas assez pour choisir sa vie. Cela nous fit mal à toutes les deux.
Salomé arriva avant midi. Elle examina la vidéo de la caméra, sur mon ordinateur, sans toucher à la sauvegarde d'origine. On y voyait Aurore saisir ma natte et couper pendant que Julien filmait. On entendait mon refus. Salomé me prévint qu'elle ne pouvait garantir ni l'issue d'une plainte ni la réaction d'une plateforme, mais qu'il fallait conserver les fichiers, les messages et les preuves de la diffusion annoncée.
« Tu as le droit de raconter ce qui t'est arrivé », dit-elle. « Tu as aussi le droit de ne pas devenir un spectacle. »
J'aimai immédiatement cette phrase.
L'après-midi, Inès et moi allâmes au commissariat avec Salomé. Je fis un récit simple, sans enjoliver. J'expliquai pourquoi cette natte avait pour moi une valeur immense. La policière ne me demanda pas pourquoi je n'avais pas crié plus fort. Elle nota que j'étais endormie au début de la coupe, que j'avais demandé qu'ils arrêtent et que mon fils avait enregistré la scène.
Sur le chemin du retour, Inès reçut une notification. La vidéo venait d'être mise en ligne malgré ma demande. Elle montrait une dame souriante avant la coupe, puis un montage où je paraissais rire. La véritable image de moi, terrorisée, avait été remplacée par celle d'une cliente du salon filmée des mois plus tôt, avec un plan très serré sur une bouche.
« Ils ont utilisé un autre visage », murmura Inès. « Mais la voix, c'est la tienne. »
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En bas de l'écran figurait le logo d'une association que je connaissais bien : Les Heures Douces. Depuis trois ans, je réparais bénévolement les vêtements de leurs résidentes. Sa directrice, Madame Vernet, m'avait assuré que cette association n'avait aucun lien avec les vidéos d'Aurore.
Je composai son numéro. Elle décrocha, essoufflée. « Madeleine ? J'allais justement t'appeler. Pourquoi ton fils m'affirme-t-il que tu as signé notre accord de tournage ? »