Chapter 25 - Le choix d'Hélène

Hélène m'invita à déjeuner dans une cantine de quartier. Elle avait suivi les conseils de la permanence juridique, contesté la demande de remboursement et obtenu une réponse écrite du salon indiquant qu'aucune somme ne serait poursuivie. La vidéo où on lui inventait un divorce avait été retirée des comptes gérés par l'entreprise ; des copies demeuraient encore sur des pages tierces, pour lesquelles elle poursuivait les démarches appropriées. Elle voulait me le dire en personne, mais surtout parler de ce qu'elle comptait faire maintenant.
Hélène avait choisi la cantine parce qu'elle y venait avec sa mère lorsqu'elle était petite. Le patron avait changé, les tables aussi, mais une grande photographie du quartier ancien était restée près de la caisse. Elle me montra une boutique qui vendait autrefois des machines à écrire. « Ma mère m'y avait acheté un ruban pour ma première lettre de candidature », raconta-t-elle. Je lui répondis que ma première machine à coudre venait d'une boutique disparue, remplacée par une agence immobilière. Nous avons comparé les commerces que nous regrettions et ceux qui nous plaisaient aujourd'hui, sans conclure que tout avait été meilleur avant. Hélène commandait une entrée, un plat et un dessert ; moi, j'avais faim seulement pour une soupe. Elle me demanda si j'avais peur de manger en public depuis la vidéo. « Non, j'ai pris un énorme petit-déjeuner », répondis-je. Nous avons ri de la facilité avec laquelle nos histoires récentes pouvaient faire interpréter chaque geste. Elle aurait pu croire que je ne commandais pas de plat parce que j'étais traumatisée. J'aurais pu croire qu'elle mangeait beaucoup pour célébrer une victoire. Nous étions simplement deux femmes qui avaient des appétits différents. Cette liberté de ne pas tout rendre symbolique me sembla presque luxueuse. Au dessert, Hélène sortit un guide de voyage et me montra un musée qu'elle rêvait de visiter. Je lui conseillai d'y aller le matin, quand elle aurait encore de l'énergie pour marcher le long de la mer. Elle nota mon conseil et me demanda si je souhaitais des nouvelles de son voyage. Je répondis oui, à condition qu'elle profite d'abord de ses vacances.
« J'ai passé six mois à demander qu'on m'enlève d'une histoire inventée », expliqua-t-elle. « Je ne veux pas passer les six prochains à raconter seulement comment j'en suis sortie. »
Elle s'était inscrite à un cours d'espagnol et souhaitait visiter sa cousine à Valence. Elle avait acheté une écharpe orange, couleur qu'elle n'osait jamais porter avant. Je trouvai cela très beau. Elle me regarda avec un sourire espiègle. « Ne dis pas que je renais grâce à toi. J'ai simplement envie de voir la mer. »
Je promis de ne pas raconter son déjeuner aux autres sans son accord. Elle éclata de rire. « Voilà qui change du salon ! »
Après le repas, elle m'accompagna jusqu'à l'arrêt du bus. Nous avons discuté du prix des billets et de la difficulté de voyager léger. Rien, dans notre conversation, ne réclamait un grand récit moral. Deux femmes avaient été utilisées par une entreprise, puis avaient dû entreprendre des démarches pénibles. Elles pouvaient maintenant parler de vacances. C'était assez.
Au cabinet de Salomé, nous avancions aussi. Une proposition prévoyait le retrait des contenus encore contrôlés par les entreprises concernées, la clarification écrite de l'absence de consentement, une indemnisation pour mon préjudice et certains frais, ainsi qu'un engagement de ne pas exploiter mes images futures sans autorisation. Des échanges restaient nécessaires sur la formulation et le suivi. Salomé refusa de présenter ces discussions comme une victoire acquise. Elle me rappela que j'avais le droit de poursuivre certaines démarches indépendamment, dans les limites des accords que je choisirais de signer.
« Et si je refuse tout ? » demandai-je.
« Alors nous examinerons les options et leurs risques. La décision t'appartient. »
Je respirai. Pour la première fois, une personne parlait de mon avenir sans me pousser à choisir l'option qui l'arrangeait.
Julien poursuivait de son côté un travail salarié dans une entreprise de livraison. Il ne m'en avait pas parlé ; je l'appris parce que je croisai son camion près du marché. Il me salua, puis se gara pour déposer des colis. Il avait l'air fatigué, les joues creusées, mais il portait un gilet de sécurité et une liste de livraisons plutôt qu'un téléphone prêt à filmer. J'aurais pu interpréter ce travail comme une preuve qu'il avait changé. Je préférai y voir un acte concret, l'un de ceux qu'il lui faudrait poursuivre.
Un jour, il m'envoya une photographie d'une plante qu'il avait achetée pour son appartement. « J'ai pensé à papa. Je ne sais pas l'arroser. » Je répondis avec des conseils simples. Nous échangeâmes trois messages sur la terre et la lumière. Personne ne mentionna la plainte. Je gardai le téléphone quelques minutes en main après la conversation, étonnée qu'un lien puisse reprendre sur une question de basilic sans exiger de grand discours.
À la résidence, Farida reçut un appel de son fils. Il avait vu la rectification publiée par le salon et compris qu'on lui avait attribué à tort certains propos. Il s'excusa de l'avoir accusée de naïveté. Elle lui répondit qu'elle acceptait ses excuses, mais qu'elle voulait qu'il l'écoute davantage lorsqu'elle lui disait avoir besoin de temps. Elle me raconta cette conversation avec fierté. « Il m'a parlé comme à une adulte », dit-elle. « Il était temps. »
Odette, elle, ne souhaitait toujours pas apparaître dans une quelconque publication. Le salon avait envoyé une lettre rectifiant son histoire et reconnaissant qu'elle n'avait pas autorisé la présentation de son fiancé comme mari. Elle conserva la lettre dans son tiroir, à côté de la photographie. Elle me demanda de ne pas l'utiliser pour mon dossier. J'acceptai sans difficulté. Nous ne devions pas nous approprier les victoires des autres sous prétexte qu'elles ressemblaient aux nôtres.
Le soir, je sortis la natte de son sachet. Je la dénouai avec douceur, puis je conservai quelques mèches dans une petite boîte de bois, parmi d'autres souvenirs choisis. Le reste, je décidai de l'apporter à Mireille pour qu'elle me conseille sur une façon respectueuse de m'en séparer. Ce n'était pas un geste de renoncement à Henri. C'était une manière de ne plus laisser Aurore déterminer ce que je devais garder.
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Alors que je refermais la boîte, Inès m'appela depuis chez sa mère. « Mamie, tu sais quoi ? J'ai eu la meilleure note à mon exposé. Et personne n'a parlé de la vidéo. »
Je lui demandai de me raconter son travail depuis le début. Elle parla longtemps. Ce soir-là, la chose la plus importante de notre famille était une bonne note d'histoire. Je la trouvai magnifique.