Chapter 26 - Le jour où j'ai dit non sans trembler

Une audience de procédure était fixée au début du mois suivant. Salomé m'avait expliqué ce qui pouvait s'y passer et ce qui ne s'y passerait pas. Personne ne prononcerait nécessairement une grande vérité devant une salle pleine. Il s'agissait de clarifier des éléments, de permettre aux parties de répondre et d'organiser la suite. Les démarches concernant la coupe et la diffusion n'étaient pas toutes confondues. J'étais reconnaissante qu'elle me prépare à la lenteur plutôt qu'au spectacle.
La veille, je m'étais rendue au jardin avec un carnet. J'y avais écrit les faits que je voulais pouvoir dire sans me perdre dans les souvenirs : le refus exprimé avant la coupe, le réveil, les ciseaux dans la main d'Aurore, la présence de Julien et la mise en ligne. J'avais aussi noté trois choses que je ne savais pas : ce que Laurent avait exactement ordonné, les raisons précises de chaque modification et le devenir de toutes les copies sur les comptes de tiers. Cette seconde liste était aussi importante que la première. Je refusais de devenir moins crédible en prétendant connaître l'intérieur de la tête des autres. Le jardin était froid, mais le rosier d'Henri avait une pousse verte. Je le taillai légèrement en suivant les conseils d'un horticulteur. Un voisin passa et me demanda des nouvelles de mon « procès », en employant le mot comme s'il annonçait une finale sportive. Je répondis qu'il y avait plusieurs démarches et que je ne souhaitais pas les commenter. Il s'excusa aussitôt, puis me parla de son arbre fruitier. Nous avons échangé des conseils de jardinage pendant dix minutes. En remontant, je sentis que la réponse à une curiosité déplacée pouvait être une frontière calme plutôt qu'une dispute. Je rangeai mon carnet dans mon sac et préparai le tailleur bleu. Je n'allais pas au tribunal pour raconter un grand roman ; j'allais permettre qu'on examine une scène dont on m'avait volé les images.
Je choisis un tailleur bleu nuit et une petite broche en forme de feuille. Je n'avais pas porté de bijou depuis le matin des ciseaux, craignant que tout accessoire attire les regards vers ma tête. Ce jour-là, je pris le temps d'accrocher la broche moi-même. Inès proposa de venir ; je lui dis que son lycée et ses projets avaient la priorité et que je lui raconterais seulement ce qu'elle souhaiterait entendre ensuite. Elle m'embrassa sans discuter.
Dans le couloir du tribunal, je croisai Aurore. Elle se leva comme si elle allait s'approcher, puis s'arrêta à distance. Laurent parlait avec son conseil, un dossier épais sous le bras. Julien regardait le sol. Je ne cherchais plus dans leurs visages une expression qui me donnerait raison. Je savais ce que j'avais vécu. Les documents et les témoignages seraient examinés pour ce qu'ils valaient.
Lorsque vint mon tour de parler, je décrivis les faits : mon sommeil, le bruit des ciseaux, mon refus, la présence de Julien et l'utilisation des images. Je précisai que je n'avais jamais accepté une transformation surprise. Mon cœur battait vite ; ma voix restait audible. On me posa des questions sur les images avant la coupe et sur les autorisations contestées. Je répondis ce dont je me souvenais et dis « je ne sais pas » lorsqu'une date m'échappait.
Le représentant de Laurent soutint que la société avait reçu des garanties de consentement de la part du salon et qu'elle contestait avoir ordonné une intervention pendant mon sommeil. Salomé exposa les éléments qui contredisaient ou demandaient d'examiner cette version, notamment les plannings et les enregistrements préparatoires. Je ne prétendis pas deviner ce que chacun avait pensé au moment des réunions. Je voulais que personne n'utilise mes suppositions pour écarter les faits établis.
Julien confirma qu'il avait participé à la préparation et à la diffusion. Sa voix trembla une fois lorsqu'il parla de ma chambre. Aurore reconnut la coupe sans consentement et l'utilisation d'une doublure dans le montage. Les positions restaient différentes concernant certaines décisions commerciales. L'audience ne résolut pas tous ces désaccords, mais des engagements de préservation des éléments et de non-exploitation furent formalisés pour la suite.
À la sortie, je découvris que je n'avais pas envie de crier victoire. J'avais envie de manger une soupe et de retirer mes chaussures. André nous attendait à l'autre bout du couloir, avec Claire. Ils ne demandèrent pas si j'avais « gagné ». Claire dit : « On t'emmène déjeuner ? » Je répondis oui avec une gratitude immense.
Nous nous installâmes dans un restaurant simple. André parla de la pluie, Claire de son petit-fils qui avait enfermé un escargot dans une boîte à goûter pour lui faire découvrir son école. Je les écoutai avec plaisir. Le monde continuait de contenir des enfants maladroits, des soupes trop chaudes et des histoires qui ne m'appartenaient pas. Je me sentis moins seule.
Salomé m'appela dans l'après-midi. Les discussions de règlement pouvaient reprendre sur une base plus claire. Elle me demanda si je souhaitais modifier mes priorités. Je répondis non. Je voulais les retraits possibles, les reconnaissances écrites, une réparation adaptée et aucune clause qui empêcherait d'autres personnes de raconter leur propre expérience. Je ne voulais pas prendre ce qu'on m'offrait simplement pour que tout s'arrête plus vite.
Le soir, Julien m'envoya un message bref : « Merci d'avoir parlé sans m'insulter. Je sais que je ne l'avais pas mérité. » Je le relus. J'aurais aimé qu'il comprenne qu'une vérité ferme n'a pas besoin d'insultes pour faire mal. Je n'écrivis rien immédiatement. Je pris un bain, arrosai le basilic et appelai Inès pour lui demander comment s'était passé son contrôle.
Elle me répondit qu'elle avait oublié une formule. Puis elle demanda : « Est-ce que ça a été difficile aujourd'hui ? »
« Oui. Mais j'ai parlé. »
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« Alors je suis fière de toi. »
Je m'assis sur le bord du lit. Ma chambre avait changé depuis le matin des ciseaux. La serrure fonctionnait, une nouvelle lampe éclairait la commode et je n'avais plus besoin de dormir avec mes chaussures près de la porte. Je regardai la brosse d'Henri, puis mon reflet dans la vitre. J'avais dit non sans trembler, ou plutôt j'avais tremblé et j'avais dit non quand même. C'était plus juste.