Chapter 17 - Inès refuse la guerre

Un dimanche matin, Inès refusa de venir déjeuner. Ce n'était pas son habitude. Elle aimait choisir les tomates au marché et me raconter, en mangeant, les maladresses de ses professeurs. Son message disait seulement : « Je reste chez maman. Je suis fatiguée de tout ça. » Je commençai à taper une longue réponse, puis j'effaçai. Je lui envoyai : « Repose-toi. Je t'aime. Je serai là quand tu voudras. »
Le samedi suivant, je préparai une boîte de biscuits pour Inès sans la lui envoyer. Je n'avais pas envie qu'elle se sente tenue de venir les chercher ou de me remercier. J'écrivis simplement sur un papier la recette des sablés que nous faisions ensemble lorsqu'elle était petite, puis je rangeai les deux dans un placard. Cette attente me ramena à ses premières années : après le divorce, elle passait parfois une soirée à regarder la porte, craignant que le parent absent ne revienne pas. Je l'avais rassurée en lui répétant que les adultes géraient leurs affaires et qu'elle avait le droit de jouer. Je devais aujourd'hui appliquer ma propre phrase. Je téléphonai à Lise pour lui demander si je pouvais aider concrètement sans intervenir dans leurs conversations. Elle me suggéra de maintenir notre rendez-vous de cuisine du mercredi, mais de le laisser facultatif. « Elle a déjà assez d'obligations », précisa-t-elle. Je répondis que j'étais d'accord. Puis je repris les retouches du manteau de Jeanne. Mes mains connaissaient l'ordre des gestes, même lorsque ma tête cherchait des réponses impossibles. Au bout d'une heure, j'avais terminé deux coutures et je m'étais rendu compte que j'avais passé dix minutes sans surveiller mon téléphone. Ce fut la première bonne nouvelle du week-end.
Lise m'appela plus tard. Inès avait demandé qu'aucun adulte ne lui montre de vidéos pendant une semaine. Elle voulait pouvoir voir son père sans être sommée de le condamner et moi sans être obligée de jouer les consolatrices. Lise avait accepté. « Elle a posé une limite raisonnable », dit-elle. « À nous de la respecter. »
Je restai assise devant la table dressée pour trois. Le couvert d'Inès brillait sous la fenêtre. Je l'enlevai, rangeai le verre et mangeai avec Claire. Nous parlâmes de la pluie, des tramways en retard et du jeune épicier qui avait adopté un chien trois fois plus gros que sa boutique. Il me fallut du courage pour ne pas ramener chaque conversation à mon fils. Je commençais à comprendre que la douleur peut devenir une manière de prendre toute la place, même quand on a été privé de la sienne.
Le lendemain, Julien demanda à voir Inès. Elle proposa une promenade de vingt minutes dans un parc, en présence de Lise à distance. Il accepta. Je ne posai pas de questions après leur rendez-vous ; ce fut Inès qui m'en parla trois jours plus tard. « Il a dit qu'il avait honte. Mais il m'a demandé si tu allais retirer la plainte. Je lui ai répondu que je ne servais pas de messagère. »
« Tu as très bien fait. »
« Il a pleuré. Ça m'a fait mal. »
Je lui dis que voir son père pleurer pouvait faire mal sans l'obliger à résoudre ses problèmes. Elle se mit en colère : « Je sais ! Tout le monde me répète que je ne suis pas responsable. Mais je le sens quand même. » Elle alla marcher seule dans le jardin, et je la laissai faire. Quelques minutes plus tard, je la retrouvai près du rosier d'Henri. « Je suis désolée d'avoir crié », dit-elle.
« Moi aussi, je suis désolée de répéter des choses justes sans toujours écouter ce que tu ressens. »
Nous nous assîmes dans l'herbe humide. Elle m'expliqua qu'elle craignait de perdre son père si elle me soutenait publiquement, et de me perdre si elle lui parlait. J'avais envie de la serrer contre moi et de promettre que tout irait bien. Je n'avais pas le pouvoir de garantir les choix de Julien. Je lui promis seulement que mon amour pour elle ne dépendrait pas des relations qu'elle entretiendrait avec ses parents.
À l'atelier, une affiche de spectacle scolaire attendait sur mon bureau. Inès devait participer à une scène inspirée de témoignages de grand-mères. Avant le scandale, elle voulait jouer une couturière. Elle avait peur maintenant que les autres y voient une allusion à moi. Je lui proposai de choisir un autre rôle, ou de garder celui-ci si le plaisir de jouer comptait plus que le regard des camarades. « Je veux être la couturière », décida-t-elle enfin. « Mais ce ne sera pas ton histoire. »
Nous cousîmes ensemble un tablier de scène. Elle choisit des poches immenses, « pour mettre des bonbons », et je reconnus la plaisanterie d'Henri. Elle ignorait que son grand-père avait dit presque la même chose des années plus tôt. Je le lui racontai. Cette coïncidence nous fit rire, et Inès me demanda de ne pas en faire un signe du destin. « C'est juste une bonne idée de couture, Mamie. »
Le soir du spectacle, Julien était assis à trois rangs de moi. Nous nous saluâmes d'un mouvement de tête. Aurore n'était pas là. Je ne savais pas s'il fallait être triste ou soulagée. Quand Inès monta sur scène, elle tremblait légèrement. Puis elle trouva son premier mot, et la pièce prit son rythme. Dans une scène, la couturière refusait de modifier une robe que sa propriétaire souhaitait conserver. « Ce n'est pas à moi d'aimer la robe à votre place », disait-elle. Je reçus cette phrase comme un cadeau sans qu'elle me soit destinée.
Après les applaudissements, Julien s'approcha. « Elle était formidable. »
« Oui. »
Il hésita. « Je peux t'offrir un café un de ces jours ? Pas pour parler du salon. Juste… un café. »
Je regardai Inès entourée de ses amis. Je n'étais pas prête à répondre oui. Je ne voulais pas non plus transformer chaque rencontre future en jugement définitif. « Demande-moi la semaine prochaine », dis-je.
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Il acquiesça. Pour la première fois depuis le matin des ciseaux, il ne négocia pas.
En rentrant, Inès m'envoya une photographie de sa troupe. Elle avait le visage éclairé par les projecteurs, un tablier ridicule et des joues rouges de bonheur. Elle n'avait pas besoin d'être l'enfant qui avait surpris une agression pour exister dans une image.