Chapter 3 - La voix que l'on m'avait empruntée

Madame Vernet m'attendait devant l'entrée des Heures Douces avec un parapluie cassé. La résidence occupait une ancienne école de la Croix-Rousse : des murs clairs, une cour plantée de tilleuls, des fenêtres trop grandes pour être chauffées facilement. Je connaissais les lieux par les ourlets que j'y reprenais chaque jeudi. Je connaissais surtout les femmes qui vivaient derrière les portes, leurs goûts, leurs souvenirs, leurs petites manières de remercier sans jamais vouloir déranger.
À l'entrée, un tableau annonçait les anniversaires du mois et un atelier de chansons. Je reconnus les noms de quatre femmes dont j'avais raccourci les rideaux ou réparé des fermetures éclair. Une employée poussait un chariot de draps et me salua par mon prénom. Ces détails étaient importants : avant d'être des portraits dans le dossier d'un sponsor, ces personnes avaient des horaires, des amis, des plaisanteries et des façons précises de commander leur thé. J'avais toujours trouvé que Madame Vernet était trop sérieuse lorsqu'elle parlait des droits des résidents. Maintenant, je comprenais pourquoi elle insistait tant sur les portes fermées et les formulaires de consentement. Au pied de l'escalier, une photographie collective montrait une fête d'été. Plusieurs visages étaient retournés vers l'objectif, d'autres non. Madame Vernet m'expliqua que la résidence avait recueilli des accords pour cette image destinée au hall, pas pour une campagne commerciale. « Nous avons nous aussi des choses à revoir », reconnut-elle. J'appréciai qu'elle ne se dise pas irréprochable. Je n'étais pas venue chercher un coupable supplémentaire ; je cherchais à empêcher qu'une erreur ordinaire serve de prétexte à une autre, beaucoup plus grave. Lorsque nous pénétrâmes dans son bureau, elle posa son téléphone écran contre la table. « Ici, ce que tu diras ne deviendra pas une vidéo », promit-elle.
« Montre-moi ce que tu as reçu », lui demandai-je.
Dans son bureau, elle ouvrit un courriel de Julien. Une pièce jointe portait mon nom, la date de la semaine précédente et la mention autorisation de diffusion. La signature ressemblait à celle que j'apposais sur les bons de livraison de l'atelier. J'avais signé un seul papier ce jour-là : le formulaire d'inscription au nouveau programme de bénévolat. Aurore avait photographié les pages pour, disait-elle, aider Madame Vernet à les classer.
« Je n'ai pas signé une autorisation de tournage », dis-je.
« Je te crois. Mais je voulais que tu voies le document avant de prendre une décision. »
Elle avait suspendu la collaboration annoncée avec le salon dès qu'elle avait visionné la vidéo. Aurore lui avait promis un financement pour une journée de coiffure à domicile, à condition que les résidentes acceptent d'être filmées. Madame Vernet avait demandé des consentements individuels ; on lui avait répondu que tout serait réglé plus tard.
« Pourquoi as-tu envisagé cela ? » demandai-je, un peu trop sèchement.
Elle regarda le radiateur qui claquait. « Nous avons besoin d'argent. J'ai cru qu'il était possible de financer des activités sans vendre la vie privée des gens. J'ai eu tort de faire confiance trop vite. »
Sa franchise m'empêcha de rester en colère contre elle. Nous appelâmes Salomé, qui prit note des pièces, en recommandant de préserver les courriels avec leurs en-têtes et de ne pas modifier le document. Il faudrait déterminer ce qui avait été signé, ce qui avait été repris et comment. Je n'avais aucune envie de devenir experte en preuves numériques. Je voulais simplement récupérer le droit d'apparaître ou non sur un écran.
Avant de partir, je traversai le petit salon. Odette, quatre-vingt-quatre ans, jouait aux cartes avec une ancienne institutrice. Elle me reconnut sous mon foulard et se leva si brusquement que les cartes s'envolèrent.
« Madeleine ! Tu es malade ? »
« Non, Odette. J'ai eu une mauvaise matinée. »
Elle pencha la tête. « On t'a coupé les cheveux ? »
Je répondis oui. Elle prit mon poignet, doucement. « Moi aussi, on a voulu me les couper sans me demander. C'était dans une maison où j'habitais avant. Les gens pensaient que je ne comprenais plus rien. »
Je savais qu'Odette ne cherchait pas à ramener mon histoire à la sienne. Elle m'offrait quelque chose : une preuve vivante que la honte ne nous appartenait pas. Nous prîmes le thé. Elle me raconta comment elle avait appris à dire non après des mois de silence. Lorsque je me levai, elle me glissa une petite épingle à cheveux dans la main. « Elle tient très bien les foulards. »
À la maison, Inès avait sorti les photographies d'Henri. Son grand-père apparaissait dans l'atelier, vêtu d'un vieux gilet, une brosse à la main. Il riait parce que je lui avais demandé de ne pas apparaître avec ses chaussettes dépareillées. Sur la photo suivante, il avait la tête chauve à cause du traitement, et j'avais attaché un ruban bleu autour de ma natte pour lui faire plaisir.
« Il aurait été furieux », dit Inès.
« Oui. Mais il m'aurait surtout demandé ce que je voulais faire maintenant. »
Elle posa les photographies. « Je veux te dire quelque chose. J'ai entendu papa et Aurore parler de l'association depuis des mois. Il savait que tu étais bénévole là-bas. Il disait que les dames seraient touchantes à l'écran. »
« Qu'est-ce que cela veut dire ? »
« Il disait que les sponsors aimeraient les histoires vraies, même si elles avaient besoin d'être un peu arrangées. »
J'eus froid. Je repensai à Odette, à son épingle et à la façon dont elle avait baissé la voix lorsqu'elle avait évoqué cette autre maison. J'imaginai son visage utilisé pour vendre un shampoing ou provoquer des commentaires moqueurs.
Le soir, Julien m'appela. Sa voix était rauque. « Maman, supprime ta plainte. On peut s'arranger. »
« Retire la vidéo et dis la vérité aux gens qui l'ont vue. »
« Il y a un contrat. Je ne peux pas la retirer comme ça. »
« Alors montre-moi ce contrat. »
Il s'énerva. « Tu ne comprends pas. Aurore a déjà dépensé l'avance. Si on perd les partenaires, elle ferme le salon. »
Je n'avais jamais entendu mon fils dire si clairement que mon humiliation était une dépense prévue dans leur budget.
« Comment as-tu pu croire que je te laisserais me traiter ainsi ? »
« Parce que tu nous as toujours sauvés », répondit-il.
Sa réponse était si nue que je restai longtemps silencieuse. Puis je raccrochai. Je savais qu'il me faudrait du temps pour mesurer l'ampleur de cette phrase.
Une heure plus tard, Madame Vernet m'envoya le dossier que Julien avait adressé aux mécènes. La première page présentait ma transformation comme le début d'une série intitulée GRANDIR EN BEAUTÉ. La deuxième montrait les portraits de six résidentes des Heures Douces.
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Sous le portrait d'Odette, j'aperçus une phrase qui me fit poser ma tasse : « Une femme qui refuse tout depuis le décès de son mari consent enfin à être transformée. »
Odette n'avait jamais été mariée.