Chapter 18 - La boîte à chaussures d'Henri

Je cherchais une bobine de fil brun lorsque je retrouvai la boîte à chaussures d'Henri au fond du buffet. Elle portait son écriture : « À ouvrir quand le courage manque. » Je savais qu'elle existait. Il me l'avait montrée durant les dernières semaines à l'hôpital, puis j'avais préféré ne pas la toucher. L'idée qu'il avait préparé des paroles pour des jours où il ne serait plus là m'était insupportable. Maintenant, je la déposai sur la table sans encore l'ouvrir.
La boîte à chaussures était cabossée sur un côté. Henri l'avait décorée d'une petite étiquette provenant d'un vieux commerce de bricolage, parce qu'il disait qu'un vrai coffre au trésor devait ressembler à quelque chose que personne n'aurait envie de voler. J'avais souri en voyant son écriture la première fois, puis j'avais caché la boîte pour ne pas avoir à penser au jour où il ne serait plus là. Depuis sa mort, il m'arrivait d'ouvrir ses placards uniquement pour respirer l'odeur de ses vêtements. Je refermais alors très vite, honteuse de chercher une présence dans des objets. Je me demandai si écouter sa voix reviendrait à me faire du mal volontairement. Je me souvenais aussi du soin qu'il avait mis à choisir ce qu'il enregistrait. Un après-midi d'hôpital, il avait demandé un magnétophone parce qu'il détestait écrire lorsqu'il était fatigué. Je l'avais aidé à poser les piles sur la table, puis j'étais sortie pour lui laisser de l'intimité. Il ne m'avait jamais dit qu'il préparait un adieu. « C'est juste une manière de te parler quand je ne trouve pas les bons mots », avait-il répondu. En posant aujourd'hui la boîte sur la table, je décidai de ne pas chercher dedans une réponse à Julien ou à Aurore. Je voulais retrouver la conversation que nous n'avions pas terminée.
André vint livrer une étagère qu'il avait restaurée pour la résidence. Je lui parlai de la boîte. « Tu crois que c'est une bonne idée ? » demandai-je.
Il observa l'étiquette. « Ce n'est pas moi qui ai vécu avec Henri. Si tu as envie de l'ouvrir, tu peux. Si tu préfères attendre, elle ne s'enfuira pas. »
Je souris. C'était précisément le genre de réponse que j'avais appris à attendre de lui : aucune commande déguisée en aide. Après son départ, je fis du café, m'assis et soulevai le couvercle. À l'intérieur se trouvaient trois cassettes audio, quelques enveloppes, un sachet de caramels desséchés et une brosse à cheveux dont le manche était fendu. Je portai la brosse contre ma joue avant de me rendre compte que je pleurais.
Je possédais encore un vieux lecteur de cassettes dans le grenier. Il fallut changer les piles. La première bande crachota, puis la voix d'Henri remplit l'atelier. « Madeleine, si tu écoutes ça, c'est que je ne peux plus te demander de fermer la fenêtre du salon. Ne laisse pas les plantes mourir pour me faire plaisir ; je n'ai jamais su les arroser. »
Je ris à travers mes larmes. Il parlait de nos petites habitudes, de ma manie de laisser des aiguilles sur les accoudoirs, de son incapacité à trouver des chaussettes propres malgré quarante ans de mariage. Il ne me donnait aucune instruction sur l'héritage, aucun indice secret, aucune solution venue d'outre-tombe. Il me rappelait la femme que nous avions été heureux de connaître ensemble.
Sur la deuxième cassette, sa voix se faisait plus faible. Il parlait de Julien. « Notre garçon aura ses tempêtes. Il a besoin qu'on lui montre comment être responsable, pas qu'on lui offre une sortie chaque fois. Je l'aime, Madeleine. Je sais que toi aussi. Mais ne vous perdez pas à force de le sauver. »
Je stoppai la lecture. Henri avait prononcé ces mots des années avant la coupe. Il ne connaissait pas les événements à venir. Je n'allais pas transformer sa phrase en prophétie, mais elle me rappelait que nous avions déjà eu des discussions difficiles sur les demandes d'argent de notre fils. J'avais effacé de ma mémoire les disputes pour ne garder que les repas du dimanche. Le deuil, parfois, simplifie trop les gens qu'il nous enlève.
La troisième cassette contenait quelques secondes de musique, puis un silence. Enfin Henri dit : « Je voulais te dire une chose sur tes cheveux. Je les aime parce que tu les aimes. Si tu les coupes un jour, si tu changes de ville, si tu rencontres quelqu'un, ne crois pas que tu m'abandonnes. Tu as le droit de continuer. »
Je me penchai sur la table. Pendant longtemps, je pleurai sans chercher à m'arrêter. J'avais voulu garder ma natte pour garder Henri ; lui avait anticipé que je pourrais confondre un souvenir avec une obligation. Je ne regrettais pas de l'avoir portée tant d'années. Je compris seulement que sa disparition ne pouvait pas effacer notre mariage.
Quand Claire passa à la tombée du jour, je lui fis écouter les dernières secondes avec mon accord et parce qu'Henri l'avait connue. Elle me prit la main. « Cet homme savait trouver une phrase », dit-elle. Puis elle ajouta : « Il racontait aussi des blagues épouvantables. » Nous en citâmes plusieurs jusqu'à en avoir mal au ventre.
Le lendemain, je déposai une copie des enregistrements dans une boîte de souvenirs destinée à Inès, sans en faire une preuve pour les affaires en cours. Les paroles d'Henri appartenaient à notre famille, pas à la campagne du salon ni au dossier de Salomé. Je racontai à mon avocate que la boîte m'avait aidée à prendre une décision : je ne voulais pas réclamer le retour exact de mes cheveux comme condition de ma guérison. Je voulais qu'on reconnaisse ce qui avait été fait et qu'on cesse de le recommencer.
May you like
En fin d'après-midi, une enveloppe arriva du salon. Elle contenait le ruban bleu, soigneusement plié, avec un mot manuscrit d'Aurore : « Il était dans une boîte d'accessoires. Je suis désolée de l'avoir gardé. » Je le pris entre deux doigts. Une petite tache de peinture était toujours visible sur un bord, souvenir du jour où Henri avait repeint la chambre et s'était frotté la main sur mes cheveux.
Je ne me sentis pas réparée. Je me sentis moins dépossédée. J'attachai le ruban autour de la poignée de mon placard, un endroit où je pouvais le voir sans le porter. Puis j'allai arroser les plantes du salon. Henri aurait été fier de moi, ou il aurait prétendu que j'avais trop arrosé. Je le laissai rire dans mon souvenir.