Chapter 4 - Les visages derrière le projet

Le lendemain matin, je ne sortis pas immédiatement du lit. Il fallait vivre avec cette tête que je n'avais pas choisie. Le foulard d'Odette était doux, mais il grattait derrière mon oreille. Mes cheveux coupés repousseraient ; ce n'était pas le problème. J'avais peur qu'à force d'expliquer que ce n'était « qu'une coupe », les autres finissent par me convaincre que mon humiliation était ridicule. Je restai assise devant la fenêtre jusqu'à ce que Claire frappe avec deux cafés et une tarte aux pommes encore tiède.
Je me levai enfin pour ouvrir l'armoire. Henri avait laissé une pile de mouchoirs repassés, rangés avec cette précision qui me faisait rire quand il était vivant. J'en choisis un, le glissai dans ma poche et repris place devant le miroir. Avant la coupe, j'avais parfois souhaité raccourcir mes cheveux pour ne plus passer vingt minutes à les démêler. Je m'étais retenue par fidélité à mon souvenir d'Henri. Cette pensée compliquait ma colère : ce n'était pas la longueur qui avait été sacrée à mes yeux, mais le droit de choisir le moment. Je ne voulais pas que quiconque présente ma peine comme la preuve que j'étais une vieille femme incapable de changer. Je pouvais changer d'avis sur une coiffure et refuser qu'on me coupe les cheveux pendant mon sommeil. Les deux choses tenaient ensemble. Je passai une petite quantité de crème sur mes mains, puis j'ouvris les rideaux. Les voisins promenaient leurs chiens, un camion livrait du pain et un enfant courait derrière une balle rouge. La rue était la même. J'avais envie que la maison redevienne un endroit ordinaire. Lorsque Claire frappa enfin, je décidai de lui ouvrir avant qu'elle puisse me demander si j'étais « présentable ». Je n'allais plus attendre que mon visage corresponde au regard des autres pour recevoir mes amis.
« Je ne sais plus ce qu'il faut faire en premier », lui avouai-je.
« Bois. Ensuite, tu décideras. »
Nous appelâmes Madame Vernet et proposâmes une rencontre sans caméra avec les résidentes figurant au dossier. Elle refusa de convoquer tout le monde comme pour un interrogatoire. Chacune devait choisir. Au bout de la matinée, trois femmes demandèrent à nous voir : Odette, Jeanne, ancienne ouvrière textile, et Farida, qui avait élevé seule deux fils avant de perdre la vue d'un œil. Je vins avec Salomé, dont les dossiers restèrent fermés tant que les femmes racontèrent librement leur histoire.
Jeanne avait accepté une visite de coiffure gratuite, mais pas une diffusion publique. Farida pensait qu'on lui avait demandé de poser pour la photo du programme de la résidence. Odette n'avait vu personne et ne comprenait pas d'où venait son portrait. Madame Vernet reconnut qu'une salariée avait transmis des photographies destinées au journal interne, croyant aider au partenariat.
« On a fait de nous des exemples », dit Jeanne. « Personne n'a demandé si ça nous faisait plaisir. »
Je demandai si elles souhaitaient participer à une action. Farida répondit la première : « Je veux surtout qu'on retire ma photo. » Odette ajouta : « Moi, je veux qu'on explique à ma petite-nièce que je ne suis pas devenue folle. » Jeanne préféra attendre. Nous respectâmes leurs choix. Pour une fois, personne ne cherchait à faire entrer trois histoires différentes dans une seule formule.
Sur le chemin du retour, Salomé m'expliqua que plusieurs démarches pouvaient être envisagées, chacune avec ses limites : demandes auprès des plateformes, échanges formels avec les responsables de la campagne, signalements des documents contestés et, si les intéressées le souhaitaient, accompagnement individuel. « Le droit n'est pas un bouton magique », dit-elle. « Mais on peut établir ce qui s'est passé et agir sans brûler les étapes. »
Je pensais qu'Henri aurait aimé cette femme. Elle n'avait jamais promis une victoire pour me faire plaisir.
L'après-midi, Inès revint du lycée plus tôt. Elle avait les yeux rouges. Deux camarades avaient retrouvé la vidéo de ma coupe et avaient collé une image de mon crâne sur une affiche de fête scolaire. « Ils disent que papa est devenu célèbre », murmura-t-elle. « Ils rigolent quand je passe. »
Je l'attirai contre moi. Elle se raidit d'abord, puis posa le front sur mon épaule. « Ce n'est pas à toi de défendre mon image », lui dis-je. « Tu as le droit d'être en colère. Tu as aussi le droit de ne pas répondre. »
« Mais ils te font du mal. »
« Alors aide-moi à ne pas leur en faire autant. »
Le proviseur accepta de rencontrer Inès avec un adulte de confiance. Nous choisîmes Claire, parce qu'Inès ne voulait ni son père ni son beau-père dans le bureau. Je découvris alors combien ma petite-fille avait dû apprendre à négocier avec les adultes depuis le divorce de ses parents. Elle ne voulait pas que je fasse de son courage une raison de lui confier davantage de responsabilités. Je m'efforçai de l'entendre.
Vers dix-huit heures, André vint remettre en état le verrou de l'atelier. Il avait apporté son propre matériel et refusa que je le paie avant d'avoir vérifié l'alignement de la porte. « Henri m'a réparé un moteur hors-bord sans demander un sou », rappela-t-il. « On ne va pas commencer les comptes aujourd'hui. »
Je lui racontai la mise en ligne, les résidentes et Inès. Il écouta, les mains posées sur son tournevis. « Si Julien revient, tu m'appelles. Je peux rester ici pendant que vous parlez. Mais je ne parlerai pas à ta place. » Cette promesse me rendit un peu de souffle.
La sonnette retentit avant qu'il ait fini. Une femme d'environ quarante ans se tenait au portail avec un sac de sport et un casque de moto. Elle dit s'appeler Élodie Masson. Elle avait travaillé pour Aurore à la préparation de la campagne vidéo. Elle avait quitté le projet lorsque les premières séquences avaient été tournées sans accord clair.
« Je ne viens pas vous demander pardon pour toute l'équipe », dit-elle. « Je veux que vous sachiez qu'ils possèdent d'autres images. »
« De qui ? »
Elle posa son sac sur le banc. « De résidentes. Et de vous, avant le matin où ils vous ont coupé les cheveux. Julien a enregistré des répétitions dans la maison. »
Je serrai le dossier de ma chaise. « Quelles répétitions ? »
« Ils essayaient des phrases pour que vous sembliez avoir accepté. Ils ont même enregistré quelqu'un qui imitait votre voix. »
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André se leva sans un mot. Élodie ajouta : « Je n'ai pas les originaux. Mais je sais qui les détient. Et je pense qu'ils vont les montrer demain. »
Elle me tendit une invitation imprimée. Le salon d'Aurore annonçait une présentation privée à des investisseurs le lendemain, dans un hôtel de la Presqu'île. Sous la photographie de ma natte figurait ce titre : MADELEINE, NOTRE PREMIÈRE MÉTAMORPHOSE.