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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 20 / 30

Chapter 20 - La vitrine vide

Le salon d'Aurore ferma un lundi. La nouvelle arriva par Sarah, qui cherchait un emploi et m'avait demandé si je connaissais une coiffeuse susceptible de l'embaucher. Les miroirs noirs avaient été recouverts de cartons. Les produits de marque furent renvoyés à leurs fournisseurs. Laurent avait repris le bail d'une partie des locaux, mais la collaboration avec Aurore était rompue, du moins selon les documents que ses représentants avaient communiqués aux salariés.

À l'entrée de la résidence, j'avais croisé deux salariées en train de comparer leurs plannings. Leur inquiétude concernant les heures supplémentaires me rappela que les beaux discours sur le respect ne suffisaient pas si le personnel manquait de temps pour écouter les résidents. Madame Vernet accepta d'aborder cette question au prochain conseil, avec les représentants concernés. Je notai sa réponse sans me proposer de résoudre moi-même un problème qui dépassait mon atelier.

Sarah n'osait pas se présenter à des entretiens. Elle craignait que son nom soit associé à la campagne et que les recruteurs lui demandent pourquoi elle n'avait pas empêché la vidéo. Je lui rappelai qu'elle travaillait à l'accueil et qu'elle n'avait pas accès aux décisions des dirigeants. Elle demeurait pourtant inquiète. Nous reprîmes ensemble son curriculum vitae, non pour inventer une expérience brillante, mais pour décrire précisément son métier : gestion des rendez-vous, accueil de personnes anxieuses, commandes de fournitures, coordination entre les coiffeuses et la caisse. Elle avait des compétences qui ne disparaissaient pas avec la fermeture du salon. Mireille accepta de la rencontrer pour un remplacement de quelques semaines. Je n'assistai pas à l'entretien. Sarah m'envoya plus tard un message : elle avait obtenu une période d'essai et avait retrouvé le plaisir de travailler dans une équipe où l'on demandait aux clientes ce qu'elles désiraient. Cette nouvelle me rendit heureuse d'une manière très différente de la satisfaction que certains attendaient de moi devant la faillite d'Aurore. Si j'avais voulu que toutes les personnes associées au salon perdent leur travail, j'aurais prolongé la logique qui considérait les gens comme des moyens de punir quelqu'un d'autre.

Je ne ressentis pas la satisfaction que j'avais imaginée. Je pensai à Nora, Sarah et aux apprenties qui perdaient leur travail sans avoir décidé de me couper les cheveux. Je leur transmis des offres de postes trouvées par Mireille. Je ne pouvais pas sauver toutes leurs situations ; je pouvais refuser de les traiter comme des accessoires à la chute de leurs patrons.

Un après-midi, j'allai devant la vitrine vide avec Claire. Le papier kraft dissimulait l'intérieur, sauf un coin où l'on apercevait un fauteuil renversé. « On dirait qu'ils ont quitté un théâtre après avoir emporté le décor », dit-elle.

Je regardai le reflet de mon visage dans le verre. Ma coupe courte commençait à trouver sa forme. Les mèches grises bouclaient autour de mes oreilles. J'avais décidé de ne pas les teindre. Non par défi, mais parce que j'aimais enfin ce que je voyais. « Ils croyaient qu'une transformation devait commencer par une humiliation », dis-je. « Moi, je crois qu'elle peut commencer par une décision. »

La résidence lança un atelier de retouches régulier, financé par son budget d'activités et des dons clairement affectés. On me proposa de le coordonner quelques heures par semaine, rémunérées. J'avais peur que les autres pensent que je profitais de l'affaire. Madame Vernet me répondit qu'un travail méritait d'être payé et que les résidentes pourraient choisir d'y participer ou non. J'acceptai sous cette condition, avec des horaires compatibles avec mes mains fatiguées.

Le premier jour, sept personnes vinrent. Un ancien instituteur apporta une veste trop étroite, une dame voulut transformer un foulard en coussin, Farida demanda une petite réparation sur la fermeture de son sac. Je commençai par demander : « Qu'est-ce que vous voulez garder ? » Cette question étonna plusieurs participants. Ils avaient l'habitude qu'on leur propose immédiatement de jeter et de remplacer. Nous découvrîmes qu'il fallait parfois conserver une poche usée parce qu'elle contenait le souvenir d'une petite main glissée dedans.

Jeanne arriva avec le manteau vert. Elle avait posé dans la poche intérieure une photographie de sa sœur. « Tu m'as rendu un vêtement », dit-elle. « Je t'ai peut-être rendu un métier. »

« Je l'avais encore », répondis-je. « J'avais oublié que je pouvais le pratiquer autrement. »

La séance se termina avec des morceaux de fil partout et un bouton qui avait roulé sous le radiateur. Il fallut quatre personnes pour le retrouver. Nous rîmes si fort qu'une aide-soignante passa la tête par la porte pour vérifier si tout allait bien. Je réalisai que le bruit du rire n'avait rien à voir avec celui d'une salle où l'on se moquait d'une personne vulnérable.

Le soir, un journaliste de la presse locale demanda à visiter l'atelier. Madame Vernet consulta les participants individuellement. Plusieurs refusèrent les photographies ; le journaliste proposa un article décrivant les activités sans images identifiantes. Nous acceptâmes une présence courte, annoncée à l'avance, pendant laquelle chacun pouvait sortir. Je parlai des machines, des tarifs et des choix des résidents. Je ne parlai pas de la coupe. Il m'interrogea une fois sur la campagne d'Aurore. Je répondis que les démarches étaient en cours et que l'atelier existait pour lui-même.

Après son départ, Farida me dit : « Tu vois, on peut parler de nous sans nous transformer en pauvres choses. » Elle avait raison. Nous n'avions pas besoin de montrer une blessure pour raconter une vie.

À la maison, André installa une rampe près des marches du jardin. C'était un aménagement dont nous parlions depuis des années, bien avant ma chute devant la salle de médiation. Il vérifia la solidité, puis me tendit le tournevis. « À toi la dernière vis. »

Je la serrai avec précaution. C'était une façon modeste de retrouver ma maison : non pas une forteresse contre le monde, mais un lieu dans lequel on pouvait améliorer quelque chose ensemble.

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Le soir même, Salomé me transmit une réponse importante. Un partenaire de la campagne reconnaissait que certaines séquences avaient été obtenues dans des conditions incompatibles avec les garanties promises et s'engageait à cesser leur exploitation. Cette reconnaissance ne réglait pas tous les conflits et ne concernait pas automatiquement chaque femme filmée, mais elle modifiait la manière dont les autres partenaires abordaient les discussions.

Je rangeai le message. Au fond du couloir, la vitrine de mon ancien atelier reflétait le soleil qui se couchait. J'avais cru que la maison ne pourrait redevenir silencieuse qu'après une victoire totale. Ce soir-là, elle était calme alors que tout n'était pas terminé. J'appris à apprécier cette victoire-là.

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