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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 9 / 30

Chapter 9 - La main levée

Je ne dormis presque pas après le retour de la natte. Elle avait été lavée, lissée, enveloppée dans du papier de soie comme un objet de vitrine. Je l'avais connue vivante, attachée à mon crâne, parfois lourde de pluie, parfois parfumée au savon d'Henri. La voir traitée comme un produit me donna une colère nouvelle. Inès voulut la reprendre, mais je lui demandai de la laisser dans son sachet jusqu'à ce que Salomé l'ait photographiée. Le ruban bleu était absent. Je ne savais pas si cette absence avait un sens ou si quelqu'un l'avait simplement jeté.

Je disposai la natte sur une serviette propre, puis je la remis dans son sachet sans détacher le lien qui la retenait. Une odeur de parfum inconnu avait remplacé celle de mon shampoing. Je trouvai étrange d'être blessée par une odeur, comme si même les souvenirs avaient été nettoyés pour correspondre à un produit commercial. Je pensai à demander une analyse, à faire de ces cheveux un objet d'expertise. Salomé me rappela que nous devions préserver ce qui pouvait être utile, mais que je n'avais pas à transformer tous mes souvenirs en preuves. Je lui laissai décider des photographies nécessaires et je rangeai le sachet hors de ma vue. Avant de sortir pour le rendez-vous, je mis dans mon sac la petite épingle d'Odette. Elle ne pouvait ni me protéger d'une dispute ni réparer mes cheveux. Elle me rappelait seulement qu'une femme âgée, à qui l'on avait souvent parlé comme à une enfant, avait choisi de m'offrir un outil et non un conseil. Je regardai ma main se refermer sur l'épingle, puis je partis à la rencontre de Julien avec l'intention de tenir ma place sans lui demander de me la rendre.

Le rendez-vous avait lieu dans une salle prêtée par une association de médiation. Salomé et moi arrivâmes les premières. André m'accompagna jusqu'à l'entrée, puis attendit dehors. Je ne voulais pas d'une démonstration de force. Je voulais entendre mon fils parler sans être interrompue par sa femme, sans caméra et sans possibilité de transformer mes phrases en clip.

Julien arriva avec vingt minutes de retard. Il avait mal dormi, lui aussi. Il sortit une enveloppe de son blouson : un tableau de dettes, des courriels, un échéancier. « Voilà ce que tu demandais. Je te montre tout. »

Je regardai les chiffres. Le montant réel approchait plutôt quatre-vingt mille euros, avec des pénalités et des prêts personnels. Il avait minimisé le total au téléphone. Salomé prit des notes. « Nous ne sommes pas ici pour négocier une avance de fonds », précisa-t-elle. « Nous voulons d'abord parler des faits et de la diffusion. »

Julien fixa ses mains. « On devait tourner une scène où maman accepte la coupe. Aurore disait que ça ferait mieux si elle était surprise. Je pensais qu'elle finirait par nous pardonner. »

« Tu savais que je refusais ? » demandai-je.

« Oui. »

Il prononça ce mot si simplement que les autres phrases ne servirent plus à rien. « Alors pourquoi as-tu continué ? »

« Parce qu'il nous fallait cette vidéo. Parce que je croyais qu'une fois le salon sauvé, tout rentrerait dans l'ordre. »

Je pensai à Henri, à la natte, à Inès, aux résidentes. Aucun de ces gens n'était une ligne dans son tableau de dettes. « Tu ne peux pas remettre les choses en ordre avec ce que tu as détruit pour payer tes factures. »

Il se mit à pleurer. Ce fut plus difficile à supporter que sa colère. Je connaissais les plis de son visage depuis le premier jour. Quand il avait de la fièvre, je tenais son front jusqu'à ce qu'il s'endorme. Ce souvenir me traversa au moment même où je devais lui dire non.

« Je suis prêt à supprimer les fichiers », dit-il.

Salomé intervint. « Ne détruisez aucune preuve. Nous organiserons une conservation des originaux et les demandes de retrait auprès des services concernés. »

Il acquiesça. Puis il ajouta : « Aurore va dire que je l'ai trahie. »

« Ce sont tes choix, Julien », répondis-je. « Tu dois les porter. »

La séance prit fin sans réconciliation. Dehors, le ciel menaçait de pluie. Je descendais les marches quand Aurore surgit du parking. Elle nous avait suivis. « Tu as parlé contre moi ! » cria-t-elle à Julien. Il tenta de la calmer. Elle m'aperçut et accéléra. « Vous l'avez retourné contre sa femme. Vous voulez qu'on perde tout ! »

Je m'arrêtai près de la rampe. « Recule, Aurore. »

Elle saisit mon bras, très fort. J'eus le réflexe de me dégager, mais son autre main monta vers mon visage. Julien l'attrapa au poignet. Ils se disputèrent à quelques centimètres de moi. Quand je tentai de passer, Julien me repoussa par l'épaule sans regarder. Je trébuchai sur la dernière marche et tombai assise, le dos contre la rambarde.

André arriva en trois pas. Il se plaça entre nous. « Ça suffit. Éloignez-vous d'elle. » Julien, affolé, leva le bras et le frappa au torse. André riposta d'un coup bref qui atteignit sa joue. Julien recula, surpris, et cessa d'avancer. Il n'y eut ni bagarre spectaculaire ni triomphe. Le visage d'André se ferma aussitôt.

« Je n'aurais pas dû répondre comme ça », dit-il, le souffle court. « Restez à distance. »

Salomé appela les secours et signala la confrontation. On vérifia que ma chute n'avait provoqué aucune blessure grave, puis chacun fit sa déclaration. André raconta son geste sans chercher à se présenter en héros. Julien reconnut m'avoir heurtée, mais contesta avoir voulu me faire tomber. Aurore expliqua qu'elle avait seulement voulu récupérer son mari. Je ne savais pas ce que l'enquête retiendrait ; je savais ce que j'avais ressenti au moment où mes jambes avaient quitté la marche.

Dans la voiture, André garda les mains sur les genoux. « Je suis désolé de t'avoir fait peur davantage. »

« Tu as empêché qu'ils recommencent à me toucher », répondis-je. « Mais je ne veux pas que quelqu'un se blesse en mon nom. »

Il approuva. Nous décidâmes que, désormais, nos échanges avec Julien passeraient par des rendez-vous organisés et des lieux sûrs. Je ne voulais plus dépendre du courage improvisé d'un voisin.

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Le soir, la mère de Lise m'apporta une soupe. En refermant la porte, elle me dit une phrase étrange : « Il paraît que la scène du parking a déjà été filmée. » Je crus qu'elle répétait une rumeur. Elle me montra un extrait où l'on voyait seulement André frapper Julien. Le début, celui où j'avais été saisie puis bousculée, manquait.

En légende : UN HOMME VIOLENT MENACE UN FILS QUI TENTE DE SAUVER SA MÈRE.

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