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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 13 / 30

Chapter 13 - Le compte des promesses

Le rendez-vous bancaire de Julien eut lieu un mardi. Je n'y participai pas ; je l'appris parce qu'il m'appela le soir, après une journée de silence. « Ils veulent vendre le salon », dit-il. Sa voix semblait venir du fond d'un garage. « Laurent propose de racheter notre part pour presque rien. Aurore dit que je dois accepter. »

Je rangeai le carnet de factures d'Henri avant de décrocher. Sur l'étagère voisine, il y avait encore le classeur des débuts du salon de Julien : des photos de travaux, des tickets de peinture, des listes de fournisseurs écrites de sa main. Au lancement, il se levait à six heures et rentrait couvert de poussière, heureux de chaque rendez-vous obtenu. J'avais cousu les rideaux de sa première boutique et Henri avait posé les luminaires. Nous n'avions pas seulement offert de l'argent ; nous avions offert du temps, des gestes et une confiance que je pensais éternelle. Après la mort d'Henri, Julien avait voulu agrandir le salon plus vite que son activité ne le permettait. Je l'avais averti. Il avait répondu que je ne comprenais rien aux entreprises modernes. Quand les difficultés avaient commencé, il avait cessé de me montrer les comptes et m'avait envoyé des photographies de fauteuils neufs, avec des légendes triomphantes. Je lui avais répondu par des petits cœurs, parce que je croyais qu'une mère devait encourager. Aujourd'hui, face au téléphone qui sonnait, je souhaitais retrouver le garçon enthousiaste sans devenir la personne qui finance toutes ses tentatives de fuite. Je pris un crayon et notai deux questions avant de répondre : « Qu'as-tu fait toi-même pour résoudre la dette ? Que veux-tu exactement de moi ? » Je ne savais pas encore les lui poser sans trembler, mais les écrire m'empêchait de me jeter une fois de plus dans son problème avant d'avoir compris le mien.

Je m'assis près de la fenêtre. Des enfants sortaient de l'école, cartables contre le dos. « Qu'en penses-tu ? »

Il sembla surpris que je lui demande son avis. « Je pense que je n'ai plus de choix. »

« Il y a peut-être de mauvais choix et de moins mauvais choix. Ce n'est pas à moi de choisir pour toi. As-tu montré tes comptes à quelqu'un d'indépendant ? »

Il reconnut que non. Pendant des mois, il s'était reposé sur Aurore pour négocier et sur Laurent pour interpréter les contrats. Lui gérait les tournages et les partenariats locaux. Il était devenu assez compétent pour vendre une idée sans jamais vérifier le coût de son échec. Je lui conseillai de consulter un professionnel, sans proposer d'argent ni d'accès à mes comptes.

« Tu parles comme si j'étais un étranger », murmura-t-il.

« Non. Je te parle comme à un homme de quarante-deux ans dont je ne peux plus payer les décisions. »

Il raccrocha. Je restai un moment le téléphone à la main. Je me demandai si un jour je pourrais entendre sa voix sans craindre une demande cachée derrière chaque phrase.

Dans l'après-midi, Élodie m'avait adressé une copie de son contrat de production, avec son accord pour le transmettre à Salomé. Il prévoyait des livrables précis : six portraits de femmes de plus de soixante ans, quatre vidéos « avant/après », deux récits familiaux. Les scripts avaient été conçus pour « surmonter les résistances du public à la transformation ». L'une des lignes mentionnait une scène familiale forte : « Mère et fils, réconciliation après le choc ». Je réalisai que ma coupe devait être suivie d'une fausse étreinte filmée trois jours plus tard.

« Voilà pourquoi Julien veut que je le reçoive », dis-je à Salomé.

« Peut-être. Mais demandons-lui plutôt que d'en déduire chaque intention. »

Elle avait raison. J'appelai mon fils et lui demandai s'il comptait organiser une réconciliation filmée. Sa respiration changea. « Aurore avait préparé quelque chose. Je lui ai dit non après la plainte. »

« Tu lui as dit non quand les sponsors se sont retirés ou quand tu as compris que tu m'avais blessée ? »

« Je ne sais pas », répondit-il.

Cette honnêteté tardive avait quelque chose de brutal. Je préférai pourtant cette phrase aux excuses prêtes à publier.

Je rencontrai ensuite une conseillère de l'association d'aide aux victimes que Salomé m'avait recommandée. Elle ne me demanda ni de pardonner ni de porter plainte davantage. Elle m'écouta raconter le réveil, l'odeur de la chambre et la peur de me rendormir. Elle m'expliqua qu'après une intrusion dans son intimité, on pouvait perdre confiance dans les gestes les plus ordinaires. Nous parlâmes de routines choisies : vérifier le verrou une fois, puis cesser de tourner la clé dans ma tête ; laisser une lampe allumée si je le désirais ; demander à Claire de passer certains soirs sans lui confier la responsabilité de ma sécurité.

Sur le chemin du retour, j'achetai une plante de basilic. J'avais envie d'une odeur qui n'appartienne ni à l'hôpital ni au salon. Je la posai près de la fenêtre et découvris que j'étais capable de penser aux semaines suivantes autrement qu'en dates de convocations.

Le soir, Laurent envoya à Salomé une proposition revue. L'offre financière avait augmenté. Elle comprenait désormais une clause demandant que je cesse toute déclaration « susceptible de nuire à la réputation des partenaires », y compris au sujet d'événements antérieurs. Salomé me montra la phrase sans me pousser à décider.

« Ils veulent acheter l'avenir et le passé d'un seul coup », dis-je.

Je pensai à Jeanne, Farida et Odette. Chacune avait demandé des choses différentes. Je ne pouvais pas accepter un accord qui ferait taire indirectement d'autres femmes. J'autorisai Salomé à poursuivre les échanges, à condition que mes choix ne soient pas présentés comme ceux d'un collectif dont personne ne m'avait donné la direction.

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Avant de dormir, j'ouvris une boîte de vieux fils. Au fond se trouvait le carnet de rendez-vous d'Henri, celui de l'année où il avait appris sa maladie. Entre deux pages, il avait glissé une phrase écrite à mon intention : « Quand tu n'arrives plus à respirer, va voir des gens qui savent ton prénom. »

Je refermai le carnet. Demain, j'irais voir Jeanne et son manteau vert.

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