Chapter 7 - Le sourire que je n'avais pas donné

La vidéo de la transformation atteignit plusieurs dizaines de milliers de vues avant que les premiers signalements n'aboutissent. Ce chiffre ne m'impressionna pas autant que les commentaires qu'Inès me lut malgré ma demande initiale de ne rien voir. « Elle fait beaucoup de cinéma », écrivait un inconnu. « Son fils a du courage », ajoutait une autre. Quelques personnes s'inquiétaient de mon consentement. Les réponses de la page officielle leur opposaient toujours la même phrase : « Madeleine a validé la démarche et sera bientôt parmi nous. »
Je demandai à Inès de fermer les notifications et de conserver seulement des captures nécessaires aux démarches. « Tu peux me montrer les messages qui menacent ou qui contiennent des informations précises », lui dis-je. « Pour les opinions des inconnus, j'ai déjà assez de monde dans ma tête. » Elle acquiesça, soulagée. Nous avons choisi ensemble une heure quotidienne pour transmettre ce qui devait l'être à Salomé, puis nous avons posé les téléphones sur une étagère du couloir. Cette règle parut ridicule à Inès pendant cinq minutes. Ensuite, elle sortit une boîte de crayons et dessina mon basilic en exagérant ses feuilles jusqu'à lui donner l'air d'un petit palmier. Je lui demandai pourquoi. « Parce que celui de papa meurt toujours et que le tien doit survivre à tout », répondit-elle. Nous avons ri, puis j'ai accroché le dessin au réfrigérateur. Je ne voulais pas que ma petite-fille passe son adolescence à garder l'entrée d'un tribunal imaginaire. Elle avait le droit d'être drôle, injuste parfois, de rater une omelette ou de dessiner une plante monstrueuse. Lorsque sa mère vint la chercher, je lui racontai notre règle. Lise proposa d'en faire autant chez elle, sans exiger d'Inès qu'elle lui rapporte les messages de son père. Cela me fit du bien de voir deux adultes coordonner une protection au lieu de se disputer le contrôle d'un téléphone.
Je n'étais pas parmi eux. J'étais devant ma machine à coudre, avec un morceau de coton blanc que je n'arrivais pas à enfiler sous le pied presseur parce que mes mains tremblaient. Au bout de dix minutes, je me mis à rire. Un rire bref, presque déplacé. Je n'avais pas perdu le savoir-faire. J'avais perdu la tranquillité nécessaire pour m'en servir.
Inès approcha. « On peut aller marcher. »
Nous descendîmes jusqu'au marché. À l'étal du fleuriste, une cliente reconnut mon visage malgré le foulard. « Ah, c'est vous, la mamie de la vidéo ! » Elle voulut prendre une photographie. Je lui répondis poliment que non. Elle parut vexée. « Pourtant, vous êtes déjà sur Internet. »
Cette remarque me poursuivit toute la journée. Certains semblaient croire qu'être exposée une fois revenait à être offerte à tous les regards. Je demandai à Salomé s'il existait une manière de reprendre la parole sans m'installer définitivement dans le rôle de victime. Elle proposa une déclaration écrite, brève et contrôlée par moi, accompagnée des démarches de retrait. Je dictai une première version trop colère, une deuxième trop juridique, puis je choisis des mots simples.
« J'ai été filmée dans ma chambre alors que je n'avais consenti ni à une coupe de cheveux ni à une diffusion. Je demande que la vidéo soit retirée. Je souhaite surtout que chacun demande l'accord des personnes avant de faire de leur image une histoire. »
Nous publiâmes ce texte par l'intermédiaire de mon avocate. Aucun portrait de moi, aucune photo de la natte. Je résistai à l'envie de tout montrer. Je voulais que ma parole puisse exister sans que les autres examinent chaque centimètre de mon corps.
Julien appela aussitôt. « Tu viens de tuer notre partenariat. »
« Je n'ai signé aucun partenariat. »
« Aurore pense que tu fais ça pour te venger d'elle. »
« Je le fais pour moi. »
« Tu sais combien on doit ? »
« Non. Tu ne me l'as jamais dit clairement. »
Cette fois, il me le dit : près de soixante mille euros. Le salon avait souscrit des crédits pour une extension qui n'avait jamais ouvert. Aurore avait promis à son associé, Laurent Mercier, une série de contenus destinés à des marques de produits capillaires. Leur rémunération dépendait de résultats, et l'avance pouvait être réclamée en partie si les vidéos n'étaient pas livrées. Je n'avais aucun moyen de vérifier le montant sur-le-champ, mais j'entendis sa peur, réelle, derrière les accusations.
« Viens me parler de tes dettes avec tes documents », dis-je. « Pas avec des ciseaux. »
Il resta muet, puis murmura : « Tu ne sais pas ce qu'Aurore peut faire quand elle panique. »
« Tu aurais dû le comprendre avant de lui donner un téléphone dans ma chambre. »
Après cet appel, j'éprouvai une honte absurde d'avoir été si dure. Claire me trouva dans la cuisine. Elle ne me consola pas en dénigrant mon fils. « Tu peux l'aimer et lui demander des comptes », dit-elle. « Les deux phrases tiennent dans une même bouche. »
Le lendemain, une plateforme retira la première vidéo à titre conservatoire. Des copies subsistaient, mais cette décision interrompit les publicités associées au compte principal. Madame Vernet m'annonça aussi que deux mécènes avaient suspendu leur soutien au projet de coiffure des résidentes. Elle s'inquiétait pour le budget des ateliers de lecture. Je proposai une collecte locale modeste pour financer uniquement les livres, avec un compte séparé. Elle refusa d'abord, craignant de transformer mon histoire en outil de financement. Nous décidâmes de n'en parler que lorsque l'urgence médiatique serait passée.
Lise vint dîner le soir avec Inès. Nous avons préparé une omelette trop grande, parce que je ne savais jamais cuisiner pour trois sans penser à quatre. Elle s'excusa de n'avoir pas reconnu certains signes pendant son mariage. Je lui dis que je m'étais trompée sur elle. Nous laissâmes nos regrets sur la table sans exiger qu'ils guérissent en une soirée.
Avant de repartir, Lise me montra un courriel envoyé par Julien à la famille après leur séparation. Il écrivait qu'elle traversait « une période émotionnelle compliquée » et qu'il préférait gérer seul les communications au sujet d'Inès. Le ton ressemblait étrangement à celui du dossier de campagne sur les résidentes.
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« Il faisait déjà ça », dit-elle. « Pas avec des vidéos. Avec des phrases qui donnaient l'impression que mon désaccord était une maladie. »
Je compris alors que mon fils n'avait pas seulement suivi Aurore. Il avait apporté à leur projet une façon bien ancienne de parler des femmes qui refusaient.