Chapter 28 - Une coiffure choisie

Mireille organisait une journée portes ouvertes pour son petit salon, qui fêtait ses trente ans. Elle m'invita à venir boire un café, sans me demander de participer à quoi que ce soit. J'acceptai et décidai d'y aller sans foulard. C'était un choix simple, mais je passai longtemps devant le miroir à vérifier mon col, mes boucles d'oreilles et la manière dont mes mèches courtes encadraient mon visage. Je n'avais plus peur qu'on me reconnaisse ; j'avais peur de redevenir le sujet d'une conversation dont je ne pourrais pas sortir.
Je demandai à Mireille si elle avait déjà regretté une coupe qu'une cliente avait voulue. Elle réfléchit, puis raconta un carré très court qu'elle trouvait peu flatteur et que la cliente avait adoré parce qu'il lui permettait de nager tous les matins. « J'avais regardé avec mes goûts, pas avec les siens », reconnut-elle. Nous discutâmes longtemps des personnes qui confondent aider et décider. La leçon ne venait pas d'un grand discours ; elle venait d'une femme heureuse de nager sans avoir les cheveux dans les yeux. Je pensai à ma propre coupe, choisie après la blessure, et sentis combien cette différence de départ comptait.
Dans la semaine précédant la journée portes ouvertes, je pris l'habitude de passer la main sur mes cheveux sans vérifier les longueurs. Je remarquai ce changement un matin en faisant la vaisselle. Autrefois, après la coupe, je touchais sans cesse ma tempe, comme pour mesurer le manque. Maintenant, je cherchais simplement si une mèche me gênait les yeux. Ce détail banal me donna envie de pleurer de soulagement. Je racontai ma découverte à Mireille au téléphone. Elle ne s'attribua pas le mérite de ma guérison. « Ça pousse à son rythme », dit-elle. « Et toi aussi. » Je lui demandai si elle souhaitait que j'apporte une tarte pour l'anniversaire du salon. Elle répondit qu'elle avait déjà prévu trop de gâteaux, mais qu'un thermos de café serait bienvenu pour l'équipe. Je préparai donc le café, vérifiai le bouchon et glissai deux tasses de rechange dans mon sac. Ce service pratique me plaisait davantage que l'idée de devenir l'invitée d'honneur. En passant devant une boutique, j'aperçus une affiche proposant « dix ans de moins en une heure ». Je ne m'arrêtai pas pour la déchirer ni pour expliquer à la vendeuse pourquoi elle me blessait. Je poursuivis ma route, en pensant que j'avais soixante-huit ans et que je n'avais pas envie d'en avoir cinquante-huit. Il me restait à vivre à mon âge, avec les cheveux et les vêtements que je choisirais. Au salon, les gens prépareraient sans doute des photographies. J'avais décidé à l'avance que je pourrais dire non, oui, ou changer d'avis entre deux prises sans que cela constitue un problème.
Dans le salon, Mireille avait posé sur une table des photographies de clientes, toutes prêtées avec leur accord, de différentes époques. On y voyait des mises en plis improbables, des permanentes immenses et des coiffures de mariage qui avaient nécessité des boîtes entières d'épingles. Les femmes riaient d'elles-mêmes avec tendresse. Personne n'avait affiché de photo « avant » destinée à humilier une cliente pour mettre en valeur le travail du salon.
« Comment tu fais pour montrer tes compétences sans faire croire qu'une femme était laide avant ton passage ? » demandai-je.
Mireille haussa les épaules. « Je demande ce qu'elle veut. Si elle aime le résultat, elle me le dit. Sinon, on en parle. Je n'ai pas besoin d'un ennemi pour prouver que je sais couper. »
Je pensai à Aurore. Elle avait commencé avec un métier dont les gestes pouvaient être doux et précis. Elle l'avait transformé en combat contre l'apparence de ses clientes. Je n'avais pas à décider si elle retrouverait un jour le plaisir de travailler autrement. Je pouvais choisir de fréquenter les personnes qui me laissaient décider pour moi.
Mireille me proposa une photo pour son album anniversaire. Je réfléchis. Elle précisa que je pouvais la garder pour moi, la faire supprimer aussitôt ou refuser sans explication. Je choisis une photo privée, prise près de la fenêtre, avec un sourire qui me surprit quand je le vis sur l'écran. Je lui demandai de me l'envoyer uniquement à moi. Je l'imprimai plus tard et l'accrochai dans mon atelier, à côté d'Henri, non pour comparer nos deux visages, mais parce que nous avions tous les deux eu le droit d'exister à différentes époques.
Ce soir-là, André m'invita à un concert amateur dans une petite salle municipale. Il connaissait le pianiste, un ancien collègue qui jouait trop fort selon lui. J'acceptai, puis je lui demandai de venir me chercher sans apporter de fleurs. « Pourquoi ? »
« Parce que je veux une soirée, pas une déclaration. »
Il sourit. « Une soirée. Promis. »
Le pianiste joua effectivement très fort. André se pencha vers moi après un morceau et murmura que les voisins allaient demander une indemnisation pour leurs tympans. Je dus cacher mon rire dans mon programme. Pendant l'entracte, il me présenta à deux amis comme Madeleine, une couturière qui lui avait appris à faire un ourlet. Il ne parla ni de ma coupe ni de l'affaire. Je me sentis accueillie comme une personne entière.
En rentrant, nous nous arrêtâmes devant mon portail. André demanda si je voulais qu'il m'embrasse. La question me désarma. J'avais passé des semaines à rappeler que mon accord devait précéder les gestes des autres ; cet homme me l'offrait comme une évidence. Je répondis oui. Ce fut un baiser léger, un peu maladroit, qui me fit rire.
« Henri aurait voulu que je continue », dis-je, puis je regrettai aussitôt de faire entrer mon mari mort dans cette minute nouvelle.
André ne se formalisa pas. « C'est toi qui choisis de continuer, Madeleine. »
Je le regardai partir jusqu'au bout de l'impasse. J'avais encore peur. J'étais heureuse aussi. Les deux sentiments pouvaient cohabiter sans que l'un mente sur l'autre.
Le lendemain, Inès vit la photographie de moi chez Mireille. « Tu es magnifique, Mamie ! C'est elle, la coupe que tu voulais ? »
« Oui. »
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« Alors je la préfère à la précédente. Pas parce que les cheveux sont plus beaux. Parce que tu as l'air de t'appartenir. »
Je serrai sa main. Mon adolescence n'avait pas connu ces mots. Je souhaitais que la sienne en soit remplie.