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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 12 / 30

Chapter 12 - Le manteau de Jeanne

Jeanne avait un manteau vert qu'elle ne portait plus depuis cinq ans. Il avait appartenu à sa sœur, morte avant d'avoir pu assister à la retraite de leur atelier textile. Les manches étaient trop longues et la doublure déchirée. Elle m'appela un matin pour demander si je voulais le regarder. J'acceptai avec plaisir : pour la première fois depuis plusieurs jours, on s'adressait à moi pour mon métier et non pour ma blessure.

Jeanne me demanda aussi si je pouvais préparer un petit morceau de tissu pour une voisine qui n'osait pas venir. Nous choisîmes un coton simple et je laissai son prénom à elle, pas dans un registre destiné aux visiteurs. L'atelier n'était pas un guichet : on pouvait y entrer doucement, un jeudi après-midi, sans avoir à raconter toute sa vie.

Avant d'arriver, j'avais inspecté ma trousse de couture comme autrefois avant les retouches de mariage. Il y avait des aiguilles de plusieurs tailles, une petite règle, des dés à coudre et des morceaux de toile destinés aux essais. J'avais ajouté deux bobines de fil parce que Jeanne détestait choisir entre un vert trop clair et un vert trop foncé. En traversant le hall de la résidence, je croisai un homme qui marchait avec une canne. Il me demanda si je venais encore pour « les petits trous dans les pulls ». Je répondis que oui, et qu'il pouvait apporter le sien s'il en avait besoin. Il me raconta alors qu'il avait appris à repriser en mer, sur un bateau de pêche, avec un capitaine exigeant et peu de chaussettes de rechange. Je lui proposai de venir nous montrer sa méthode. Il eut l'air étonné : d'habitude, on lui proposait des activités ; on lui demandait rarement d'enseigner quelque chose. Ce changement de rôle me sembla important. Je n'étais pas revenue dans un atelier pour que les autres admirent mon talent ou m'applaudissent d'avoir survécu. Je voulais que chacun retrouve le plaisir d'avoir quelque chose à offrir, même de modeste, et de décider à qui l'offrir.

Je m'installai dans la salle commune des Heures Douces avec ma machine portative. Jeanne arriva avec le manteau plié dans une taie d'oreiller. Elle s'assit face à moi, posa les mains sur le tissu et murmura : « Ma sœur disait que ce vert me donnait des airs de ministre. »

Je souris. « Vous voulez le raccourcir ? »

« Je veux pouvoir le remettre sans qu'on me demande si je me suis trompée de taille. »

Nous avons épinglé les manches ensemble. Jeanne me raconta l'usine de Villeurbanne, les machines qui faisaient un bruit d'orage et les camarades qui chantaient pour couvrir le vacarme. Elle ne disait pas que le passé était beau. Elle disait qu'elle y avait existé comme une personne utile, entourée de gens qui connaissaient son prénom.

« Maintenant, dans certaines publicités, on nous présente comme des enfants qu'il faudrait réveiller », dit-elle.

Je levai les yeux. « Vous n'avez pas besoin qu'on vous réveille. »

« J'ai parfois besoin d'aide pour boutonner un manteau. C'est différent. »

Nous éclatâmes de rire. Madame Vernet passa la tête par la porte et demanda si elle pouvait installer une seconde table pour deux résidentes qui souhaitaient apprendre à réparer un ourlet. Jeanne accepta. En une heure, notre atelier improvisé attira six personnes, dont un ancien comptable qui n'avait jamais tenu une aiguille. Il piqua son doigt, jura tout bas, puis recommença. Personne ne filma. À la fin, il repartit avec un bouton recousu et un sourire d'enfant qui a réussi quelque chose seul.

J'avais oublié le plaisir de ne rien produire pour un public invisible. Le tissu se pliait, les mains hésitaient, les erreurs se corrigeaient. Il n'y avait aucun montage possible parce que personne n'avait besoin de dissimuler les ratés.

En fin de séance, Odette m'apporta une petite boîte. « J'ai retrouvé un ruban bleu dans mes affaires. Tu peux le prendre si tu veux. » Elle avait compris que le mien avait disparu. Je la remerciai, mais je refusai de remplacer immédiatement le ruban d'Henri. « Je vais peut-être en faire une poche pour conserver ta belle épingle », lui dis-je. Elle approuva avec sérieux.

À la sortie, un homme m'attendait près de la grille. Il portait un manteau élégant, un sourire lisse et tenait une enveloppe. Laurent Mercier. Je l'avais reconnu grâce aux photographies du dossier. Il m'expliqua qu'il cherchait un moyen de m'éviter des procédures longues. « Nous pourrions financer votre atelier à la résidence. Un vrai geste social, cette fois. »

Je m'arrêtai sur le trottoir. « Pourquoi êtes-vous venu sans passer par mon avocate ? »

Son sourire se figea. « Je voulais parler d'être humain à être humain. »

« Alors demandez-moi d'abord si je veux vous parler. »

Il recula d'un pas. « Vous n'allez pas refuser de l'argent qui aiderait ces personnes ? »

Je pensai à Jeanne, à ses manches, au comptable et à sa piqûre de doigt. « Je refuse que leur activité serve à acheter mon silence. Vous pouvez soutenir la résidence par ses canaux habituels, sans utiliser mon nom. »

Il rangea l'enveloppe. « Vous êtes plus difficile que prévu. »

« Je suis plus libre que prévu », répondis-je, étonnée d'entendre ces mots sortir de ma bouche.

À la maison, Inès préparait un exposé d'histoire. Elle avait placé sur la table deux photographies de femmes au travail : ma mère à la caisse d'une épicerie, et Jeanne devant son usine. Elle voulait parler de la valeur du travail invisible. Je l'aidai à trouver une transition, mais je lui demandai de ne pas utiliser mon histoire sans en discuter. « Même quand tu veux me défendre », précisai-je. Elle comprit tout de suite.

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Lise vint la chercher après le dîner. Avant de partir, Inès me confia une feuille de papier. C'était une liste de questions qu'elle voulait poser à son père lors de leur prochain rendez-vous accompagné : pourquoi il avait filmé, pourquoi il lui avait dit que j'étais d'accord, pourquoi il continuait à demander de l'argent, et s'il comptait s'excuser sans filmer ses excuses.

Je lus la dernière question deux fois. Ma petite-fille avait trouvé, en quelques mots, ce que je cherchais depuis le matin des ciseaux : une parole qui n'aurait besoin d'aucun public pour être vraie.

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