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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 8 / 30

Chapter 8 - Une femme nommée Odette

Odette m'attendait dans la petite cour des Heures Douces, enveloppée dans un manteau rouge vif qui lui donnait l'air d'une reine en promenade. Elle avait demandé à parler sans la directrice. Nous nous assîmes près d'un tilleul, un peu loin de la terrasse où deux résidents jouaient aux échecs. Elle sortit de son sac une photographie froissée : elle avait vingt ans, des cheveux noirs tirés en chignon, et posait devant un garage de province.

La cour avait été refaite quelques années plus tôt grâce à une collecte de quartier. Odette m'indiqua le tilleul sous lequel les résidents jouaient aux dominos en été. « On a voulu nous mettre des bancs design », raconta-t-elle. « Nous avons demandé les anciens, parce qu'ils ne glissent pas quand on s'assoit. Le designer était déçu. Nous étions assis. » Son ironie me fit sourire. Avant de me confier sa photographie, elle voulut savoir ce que je comptais en faire. « Rien sans ton accord », répondis-je. « Je peux seulement t'écouter. » Elle approcha son visage du mien. « Ne me promets pas de me venger. Promets-moi de ne pas me faire passer pour une femme triste vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » J'acquiesçai. Elle avait ses mauvais jours, comme tout le monde ; elle adorait aussi les mots croisés difficiles et détestait perdre aux cartes. Elle me demanda des nouvelles d'Inès et me conseilla de lui faire découvrir le théâtre de Guignol, même à seize ans. « Les gens croient que c'est pour les enfants, mais les bonnes histoires se moquent des puissants », expliqua-t-elle. J'enregistrai l'idée dans mon carnet. Odette sortit enfin sa photographie. Ses doigts tenaient le bord froissé avec une délicatesse qui disait bien davantage que toutes les légendes rédigées par les producteurs du salon.

« Voilà mon mari », dit-elle en désignant l'homme derrière elle.

Je crus avoir mal entendu. On m'avait dit qu'elle n'avait jamais été mariée, et elle avait elle-même laissé entendre l'inverse de cette photographie. Elle me corrigea doucement : « C'était mon fiancé. On devait se marier en juin. Il est mort en mars. Pour tout le monde, je suis une vieille fille qui invente des souvenirs. C'est plus facile que d'écouter. »

Je n'avais pas besoin de trancher sa vie à sa place. Je regardai les deux jeunes gens, leur sourire embarrassé. « Tu l'aimais. »

« Oui. Ça n'a pas besoin d'un registre pour être vrai. »

Elle m'expliqua qu'Aurore avait envoyé deux employées à la résidence des semaines auparavant. Elles prétendaient recueillir des histoires inspirantes pour un programme de « renaissance ». Odette avait parlé de son fiancé, mais refusé la photographie parce qu'elle ne souhaitait pas voir son histoire sur les réseaux. Le dossier commercial avait transformé cet homme en mari et son refus en symptôme de solitude. « Ils ont pris ce que je leur ai dit, puis ils l'ont arrangé pour que ça se vende », conclut-elle.

Nous restâmes silencieuses. Dans la cour, une infirmière appelait un résident pour sa séance de kinésithérapie. La vie continuait sans se préoccuper des mensonges qu'on inventait sur nous.

Je lui demandai ce qu'elle voulait faire. Odette souhaitait une rectification et une excuse personnelle, mais pas de caméra, pas de procès médiatique. Salomé prépara une demande en ce sens. La résidence s'engagea à revoir ses procédures de partage d'images. Les décisions furent petites, presque banales. Pour Odette, elles avaient la taille d'une porte qu'on pouvait enfin fermer de l'intérieur.

En partant, je croisai Farida dans le hall. Elle était en colère contre Madame Vernet. « Mon fils a vu ma photo dans une publicité. Il croyait que j'avais accepté. Il m'a reproché d'être naïve. » Je l'écoutai sans prétendre connaître sa relation avec lui. Elle ne voulait pas faire partie d'un collectif ; elle désirait qu'un responsable du salon lui téléphone directement. Je promis de transmettre sa demande, pas d'obtenir une réponse que je ne contrôlais pas.

Pendant ce temps, Julien m'envoyait des messages contradictoires. Le matin, il m'accusait de ruiner sa carrière. À midi, il m'envoyait une photographie de lui bébé dans les bras d'Henri. À seize heures, il demandait si je pouvais lui prêter cinq mille euros « pour tenir jusqu'au prochain contrat ». J'avais autrefois répondu à ce genre de demande avant même de calculer mes propres dépenses. Cette fois, j'écrivis : « Je peux t'écouter, pas financer un projet qui utilise mon image sans mon accord. »

Aurore répondit depuis son téléphone à lui. « Tu le laisseras tomber comme Henri t'a laissée ? » Je dus m'asseoir. Elle avait choisi la phrase la plus injuste possible. Henri était mort après trois années de traitement. Il ne m'avait pas abandonnée.

J'appelai Salomé pour lui transférer le message, puis j'éteignis le téléphone. Je passai le reste de la soirée à réparer un manteau d'enfant pour une voisine. Le fil bleu traversait la doublure avec une régularité presque hypnotique. J'avais l'impression de recoudre, point après point, une partie de ma journée.

André frappa vers vingt heures. Il avait aperçu Julien en voiture devant mon portail. Mon fils n'avait pas sonné ; il semblait attendre que la lumière s'éteigne. « Tu veux que je reste ? » demanda André.

Je fis oui. Nous prîmes place dans la cuisine. Il me raconta la fois où son ancien chef avait voulu lui faire porter la responsabilité d'un camion mal entretenu. Il avait fini par faire établir une expertise. « On se croit seul quand quelqu'un parle plus fort que nous », dit-il. « Puis on trouve une personne qui accepte de regarder les faits. »

À vingt et une heures, Julien entra dans le jardin avec son ancienne clé. Le nouveau cylindre de la porte lui résista. Il frappa, furieux. Je m'approchai derrière la vitre sans ouvrir.

« Pourquoi tu as changé la serrure ? »

« Parce que tu es entré dans ma chambre pendant que je dormais. »

Il leva la main pour frapper encore, puis aperçut André derrière moi. Ses épaules se relâchèrent. « Je voulais juste parler », murmura-t-il.

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Je lui proposai un rendez-vous le lendemain, en présence de Salomé, à un endroit neutre. Il refusa d'abord, puis accepta. Quand il repartit, André remarqua quelque chose posé sur la marche : un petit sachet en papier provenant du salon d'Aurore. À l'intérieur se trouvait ma natte, celle que j'avais laissée sur la commode et qui avait disparu après leur départ.

Le ruban bleu n'y était plus.

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