Chapter 21 - Une réparation ne se filme pas

Le premier article sur notre atelier parut un samedi. Il occupait une demi-page du journal local, entre une rubrique consacrée aux transports et une recette de gratin. On y parlait de Jeanne, du manteau vert et de l'importance de demander à une personne ce qu'elle souhaite conserver. Aucune photographie ne montrait un visage sans accord. J'en achetai trois exemplaires : un pour Jeanne, un pour Inès et un pour moi. Pour la première fois depuis longtemps, la presse avait raconté quelque chose de ma vie qui ne commençait pas par des ciseaux.
Je gardai le dernier exemplaire du journal dans le tiroir du salon. Je n'avais pas envie de l'encadrer comme un trophée ; je voulais seulement pouvoir le retrouver un jour, quand la médiatisation serait loin derrière nous. Un article qui parle de vêtements réparés n'est peut-être pas une grande nouvelle. Dans notre quartier, il pouvait pourtant rappeler à une personne isolée qu'une porte restait ouverte, même si elle n'avait rien à acheter.
Je découpai l'article avec des ciseaux de couture, ceux dont les poignées étaient usés par des milliers d'ourlets. Pendant quelques secondes, le bruit du métal réveilla le souvenir du matin où Aurore s'était approchée de mon lit. Je posai les ciseaux et regardai par la fenêtre. Une cycliste cherchait son chemin en consultant un plan, un homme ouvrait les volets de sa boutique et un pigeon défendait une croûte de pain contre deux autres. Je respirai jusqu'à ce que ma main se détende. Puis je repris les ciseaux et découpai l'article. Je n'avais pas envie de jeter tous les objets coupants de ma maison pour qu'un souvenir devienne moins douloureux. J'avais besoin de retrouver leur usage ordinaire, et ce jour-là, un outil me servait à conserver quelque chose de bon. Au bas de la page, le journaliste avait écrit que « les anciens enseignent aux jeunes à réparer au lieu de jeter ». Je corrigeai la formule au crayon, pour moi : nous étions des personnes d'âges différents qui apprenaient les unes des autres. Inès nous avait montré comment organiser une liste de matériaux, et Odette lui avait appris un point de reprise qu'aucun tutoriel ne lui avait expliqué. J'appelai Jeanne pour lui dire que sa photographie n'y figurait pas et que sa citation avait été reproduite correctement. Elle répondit : « Dommage pour ma photo, je m'étais coiffée ce matin-là ! » Nous rîmes de cette coquetterie, qui lui appartenait sans qu'une marque ait besoin de l'exploiter.
Le lundi suivant, la résidence reçut un appel d'une fondation privée offrant de financer six mois d'activités. Madame Vernet m'en informa avec prudence : le représentant avait précisé qu'une couverture médiatique serait « appréciée ». Nous demandâmes les conditions par écrit. Quand la réponse arriva, elle contenait une demande d'accès aux participants pour des portraits et une option de diffusion sur les comptes d'un groupe de communication. Le logo, discret, appartenait à une société liée à Laurent Mercier.
« Ils vont donc partout où il y a un appareil photo », souffla Jeanne quand nous lui expliquâmes ce qui concernait son image.
Madame Vernet refusa l'offre sous cette forme. Le conseil de la résidence demanda toutefois si des financements sans visibilité obligatoire pouvaient être recherchés ailleurs. Nous organisâmes une réunion ouverte aux résidents, aux familles et au personnel. Farida insista pour que les personnes qui ne voulaient pas participer à un événement public soient représentées aussi. Une retraitée proposa une boîte à idées déposée à chaque étage, avec la possibilité de répondre anonymement.
Je pris conscience que nous étions en train de bâtir une petite méthode : demander avant de prévoir, expliquer avant de publier, écouter les refus jusqu'au bout. Ce n'était pas spectaculaire. C'était précisément ce qui manquait à l'histoire dont j'étais sortie meurtrie.
L'après-midi, Laurent me téléphona une dernière fois sur mon numéro personnel. « Vous transformez un incident domestique en croisade », déclara-t-il. « Je vous ai offert un règlement plus que convenable. »
« J'ai demandé que vous passiez par mon avocate. »
« Vous savez que je peux raconter une autre version des faits. »
Je sentis la peur remonter, comme au matin où Aurore avait levé les ciseaux. Puis je regardai la vieille brosse d'Henri posée sur mon bureau. « Vous pouvez raconter ce que vous voulez », répondis-je. « Les gens chargés de vérifier examineront les faits. Ne m'appelez plus directement. »
Je raccrochai et transmis la durée et le contenu de l'appel à Salomé. Elle me rappela que l'examen des contrats et des images devait se poursuivre sans que je prenne chaque intimidation pour une décision de justice. J'avais besoin de cette distinction. Sinon, une voix au téléphone suffisait à effacer trois semaines de progrès.
Le soir, André me proposa d'aller manger dans un petit restaurant au bord de la Saône. Je fus tentée de refuser par fatigue. Puis je compris que je n'avais pas d'autre rendez-vous que celui que j'inventais avec ma propre inquiétude. Nous choisîmes une table près de la fenêtre. Il commanda une truite, je pris une soupe à l'oignon et nous parlâmes de sa hanche, de son chien qui volait des chaussettes et de l'étrange mode des restaurants qui servent trois petits pois dans une assiette immense.
Au dessert, il dit doucement : « J'aime bien passer du temps avec toi. »
Je baissai les yeux vers mon verre. « Moi aussi. Mais Henri me manque. »
« Je sais. Je ne te demande pas de l'oublier. »
Nous n'avons pas donné de nom à ce qui commençait. Je lui parlai de mes hésitations, de la crainte d'être jugée par Julien et de mon envie de simplement dîner avec quelqu'un sans transformer la soirée en promesse. André répondit que les choses pouvaient rester simples aussi longtemps que je le souhaiterais.
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En rentrant, j'aperçus ma silhouette dans la vitre du tramway. Cheveux courts, foulard noué autour du sac plutôt que sur la tête, manteau d'hiver bien fermé. Je ne me reconnus pas tout à fait. Je m'aimai un peu.
Puis je reçus un message de Salomé : la société de Laurent avait fait diffuser une nouvelle publicité utilisant une séquence ancienne des Heures Douces, sans mentionner notre affaire. Une des femmes filmées avait demandé le retrait des images depuis des semaines. Cette fois, il ne s'agissait plus de ma natte. Il fallait veiller à ne pas confondre ma nouvelle tranquillité avec la fin du problème.