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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 15 / 30

Chapter 15 - La femme avant Aurore

Aurore m'écrivit un dimanche matin. « J'aimerais te parler sans Julien. Ni avocats. Seulement nous deux. » Je relus le message en préparant mon café. Une part de moi brûlait de l'entendre expliquer comment elle avait pu entrer dans ma chambre avec des ciseaux ; l'autre ne voulait plus jamais se retrouver seule avec elle. Je lui répondis que nous pouvions convenir d'une rencontre dans un lieu public et que je préviendrais Salomé. Elle accepta, contre toute attente.

Avant le rendez-vous, j'avais appelé Salomé pour lui dire ce que je voulais obtenir de cette conversation. Elle me demanda si je cherchais des explications, des excuses ou une réponse pratique concernant les objets manquants. « Les trois, peut-être, mais je ne veux pas sortir en ayant accepté quelque chose parce qu'elle pleure », répondis-je. Salomé me proposa de noter à l'avance mes limites : ne pas discuter des accords financiers, ne pas promettre de retirer les démarches et ne pas autoriser de prise de son. Je glissai la feuille dans ma poche avec le mouchoir d'Henri. Sur le trajet, je m'arrêtai devant un magasin de chapeaux. Une vendeuse me proposa un béret coloré ; je le trouvai joli, mais je n'avais pas envie de l'acheter pour dissimuler mes cheveux. Je lui dis que je reviendrais peut-être. Lorsque j'arrivai au café, Aurore était déjà là. Pendant une seconde, je vis non pas la femme aux ciseaux mais celle qui avait ri à ma table, offert des fleurs à Henri et félicité Inès pour son premier spectacle. Cette mémoire compliquait tout. Elle ne réduisait pas ce qu'elle m'avait fait. Elle m'obligeait seulement à reconnaître que la personne devant moi avait participé à de vrais moments de notre vie avant de les utiliser contre moi.

Nous nous assîmes à une terrasse couverte près de l'Hôtel de Ville. Aurore portait un manteau simple, sans maquillage apparent. Elle avait les traits tirés. Je refusai de me laisser attendrir par cette image soigneusement différente de celle du salon ; je refusai aussi de prétendre qu'elle n'était pas humaine.

« Je n'ai pas d'excuse », commença-t-elle.

« Alors ne m'en donne pas. Explique-moi ce que tu croyais faire. »

Elle regarda son café. Ses parents tenaient une petite parfumerie à Saint-Étienne. Son père disait que les clientes n'achetaient pas un produit, mais l'espoir d'être une autre femme. Lorsqu'elle avait ouvert son salon, elle voulait offrir des transformations choisies, surtout aux femmes qui n'avaient plus le temps de s'occuper d'elles. Les premières vidéos avaient rencontré un certain succès. Puis les chiffres avaient baissé et Laurent était arrivé avec ses contacts, ses avances et son vocabulaire de croissance.

« Il disait que les clientes ordinaires n'émouvaient personne », raconta-t-elle. « Qu'il nous fallait des histoires plus fortes. Des gens qui résistent avant de céder. »

« Et tu as pensé à moi. »

Elle hocha la tête. « Tu aimais tes cheveux. Tout le monde le savait. J'ai cru que ce serait spectaculaire. »

« Tu savais que j'avais dit non. »

« Oui. »

« Tu savais ce qu'ils représentaient pour Henri. »

« Oui. »

Je posai mes mains à plat sur la table. « Alors n'appelle pas ça une erreur de jugement. Tu as utilisé ce que tu savais de moi pour viser l'endroit où ça ferait le plus mal. »

Elle ne protesta pas. Des larmes tombèrent sur sa serviette. Je les vis sans bouger. Je pensais à toutes les fois où, par politesse, j'avais cherché un mouchoir avant même que la personne ait fini de m'avouer ce qu'elle m'avait fait.

Aurore poursuivit. Elle affirma que Laurent avait menacé de récupérer l'avance et de provoquer la fermeture du salon si la campagne ne livrait pas la vidéo. Je lui rappelai qu'elle aurait pu me parler de leurs difficultés ou refuser le tournage. « Il aurait peut-être fallu fermer », répondit-elle. « J'avais honte. »

« Tu as préféré que ce soit moi qui aie honte. »

Elle baissa la tête. Nous laissâmes passer une serveuse avec un plateau de verres. Le bruit normal du café rendait notre conversation plus étrange encore. Rien n'explosait. Personne ne tombait à genoux. Deux femmes parlaient d'un choix cruel autour de boissons qui refroidissaient.

Je lui demandai où se trouvait le ruban bleu d'Henri. Aurore se raidit. « Je l'ai mis de côté pour le rendre avec la natte. Je ne sais plus où il est. »

« Tu dois chercher. Je ne te demande pas de remplacer sa valeur par de l'argent. Je te demande de me rendre ce qui m'appartient. »

Elle promit de vérifier au salon. Je pris note de cette promesse sans me convaincre qu'elle serait tenue.

« Qu'attends-tu de moi aujourd'hui ? » demandai-je enfin.

« Que tu me croies quand je dis que je regrette. »

« Je peux croire que tu regrettes maintenant et savoir que tu as choisi de me faire du mal alors. Ce sont deux choses différentes. »

Son visage se contracta. « Tu ne me pardonneras jamais ? »

« Je ne prends pas aujourd'hui une décision pour le reste de ma vie. Pour l'instant, tu dois arrêter d'utiliser mon image, coopérer aux vérifications et respecter ma porte fermée. »

Elle acquiesça. Quand je me levai, elle ne tenta pas de m'embrasser. Je lui en fus reconnaissante.

Je racontai la rencontre à Claire en rentrant. « Elle t'a expliqué qu'elle avait peur », résuma-t-elle.

« Oui. Elle n'a pas expliqué pourquoi sa peur devait devenir la mienne. »

Plus tard, Inès me montra un message de son père. Il disait qu'Aurore avait quitté leur appartement avec une valise pour quelques jours. Elle était retournée chez sa mère. Julien affirmait vouloir vendre le salon et commencer un travail ordinaire. Inès ne savait pas si elle devait le croire. Je lui répondis que les promesses se vérifient avec le temps, pas avec les messages les plus touchants.

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Le soir, quelqu'un frappa à la porte de l'atelier. C'était une femme aux cheveux courts, peut-être soixante ans, que je ne connaissais pas. Elle tenait une coupure de presse avec mon nom entouré au stylo. « Je m'appelle Hélène Borel », dit-elle. « J'ai signé un consentement pour une de leurs vidéos. Au début, j'étais heureuse. Maintenant, ils me réclament de l'argent pour la retirer. »

Elle tremblait si fort que je lui proposai de s'asseoir avant de raconter la suite.

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