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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 6 / 30

Chapter 6 - La photographie de trop

Je passai la matinée à comparer la photographie reçue avec celles de mes albums. Henri avait un gilet couleur moutarde, celui qu'il ne quittait plus après l'hôpital. Je me souvenais de la visite d'Aurore ce jour-là. Elle venait de rencontrer Julien et s'était proposée pour faire quelques courses. Henri lui avait offert du thé. Je l'avais trouvée attentionnée. La revoir sur cette image ne prouvait pas une intention ancienne, et je me gardai d'inventer une histoire qui ferait de chaque souvenir un complot. Mais quelqu'un était entré dans mon bureau pour prendre l'original, et je voulais savoir qui.

Le cadre de la photographie était plus large que celui de mon souvenir. Au bord droit, derrière Aurore, on distinguait le dossier d'une chaise et un sac de courses que j'avais oublié. Les dates inscrites dans l'album confirmaient que la photo avait été prise quatre mois avant la mort d'Henri, longtemps avant le projet de vidéos. Je refusai donc de faire de cette présence une preuve qu'Aurore avait préparé depuis des années quelque chose contre moi. Elle avait pu venir ce jour-là par gentillesse, ou par politesse, et changer ensuite. C'était plus douloureux, au fond : la cruauté pouvait naître dans une relation qui avait connu des moments sincères. Je retrouvai dans un vieux carnet la liste des courses qu'elle avait faites alors : du lait, des poires, les biscuits qu'Henri préférait. Elle avait ajouté un dessin de cœur à côté de son nom. Je regardai ce cœur un long moment. Puis je le laissai à sa place. Il ne disculpait personne, mais il appartenait à mon passé. Ma maison ne deviendrait pas une pièce où je passerais chaque souvenir au crible à la recherche d'un mensonge. Quand je rangeai enfin le carnet, je me surpris à avoir faim. Je préparai des tartines et mangeai debout devant l'évier, comme Henri le faisait lorsqu'il était pressé. Ce simple repas interrompit une enquête intérieure qui menaçait de ne jamais finir.

Je montrai l'enveloppe à Salomé. Elle me demanda de la conserver à plat et de noter l'heure de sa réception. « Ce message cherche peut-être seulement à te culpabiliser », dit-elle. « N'accordons pas à son auteur le pouvoir de raconter ce qu'Henri aurait pensé. »

« Henri aidait toujours Julien. Moi aussi. Il nous est arrivé d'aller trop loin. »

« Cela ne rend pas acceptable ce qui t'est arrivé. »

Je ne lui répondis pas tout de suite. Ce n'était pas une question de droit, mais de mémoire. Quand Julien avait quinze ans, Henri réparait les freins de son vélo chaque fois qu'il les abîmait. Un dimanche, il avait fini par lui remettre les outils en disant : « Je t'aiderai à apprendre, je ne vivrai pas à ta place. » J'avais trouvé la phrase sévère. Elle me revenait aujourd'hui avec une tendresse inattendue.

En début d'après-midi, Inès m'accompagna dans le bureau. La serrure ne présentait pas de trace visible. Julien possédait un double de la clé depuis l'époque où il classait les factures pour nous pendant les traitements d'Henri. Nous vérifiâmes les albums sans rien déranger. La photographie manquait à une page dont les coins en papier étaient encore collés. Une autre image avait disparu : Henri et Julien, assis sur le muret du jardin, l'année où mon fils avait lancé son premier salon.

« Papa aurait pu les prendre sans penser à mal », suggéra Inès.

« C'est possible. Il aurait pu aussi me le demander. »

Nous réalisâmes que je n'avais jamais récupéré toutes les clés après leur départ. Je pris rendez-vous avec un serrurier pour faire changer le cylindre. Ce geste très ordinaire m'impressionna davantage que toutes les phrases courageuses que je m'étais répétées. Il signifiait que ma maison redevenait un lieu où je décidais qui pouvait entrer.

Le soir, je reçus un appel de Lise, la première femme de Julien et la mère d'Inès. Nous n'avions jamais cessé de nous parler, mais nos conversations demeuraient prudentes depuis leur divorce. « Inès m'a expliqué », dit-elle. « Je voudrais venir ce week-end. Elle a besoin qu'on s'accorde sur ce qui se passe. »

« Je ne veux pas qu'elle se sente obligée de choisir entre nous. »

« Moi non plus. Et je ne veux pas que son père utilise ce conflit pour la faire taire. »

Lise travaillait comme infirmière de nuit. Elle connaissait la fatigue, les retards et les sacrifices qu'on transforme parfois en excuses pour mal parler aux autres. Elle avait quitté Julien parce qu'il lui promettait de changer sans jamais modifier la moindre habitude. Je lui avais longtemps reproché d'être partie trop vite. J'eus honte de ce jugement rétrospectif. « Je crois que je ne t'ai pas assez écoutée à l'époque », avouai-je.

« Nous étions tous malheureux », répondit-elle. « On pourra en parler un autre jour. Pour l'instant, occupons-nous d'Inès. »

André passa vérifier la nouvelle serrure. Il resta dans l'atelier pendant que je triais des chutes de tissu. Sa présence avait quelque chose de rassurant parce qu'il ne remplissait pas chaque silence. Je lui montrai le ruban bleu. « J'ai peur que tout le monde pense qu'il faut me rendre mes cheveux pour me rendre heureuse. »

« Et toi, qu'est-ce qui te rendrait heureuse ? »

« Retrouver la possibilité d'ouvrir ma porte sans attendre une mauvaise surprise. Et que Julien comprenne ce qu'il a fait. »

André remit une vis dans sa boîte. « La première chose dépend de nous. La seconde, pas complètement. »

À dix-neuf heures, Madame Vernet téléphona. Une télévision locale avait contacté la résidence après avoir repéré la campagne. Aurore avait proposé une interview exclusive avec « sa belle-mère transformée ». « Je leur ai dit que je ne parlerais pas en ton nom », précisa la directrice. « Mais un journaliste souhaite savoir si tu veux répondre. »

Je demandai un jour de réflexion. Mon premier réflexe aurait été de me montrer, foulard retiré, et de leur prouver que je n'avais pas consenti. Je craignais pourtant qu'une interview ne devienne une autre chambre où l'on décidait comment cadrer ma détresse.

Une heure plus tard, je reçus un message d'Élodie : « Ne réponds pas à la télévision avant d'avoir vu le dossier de montage. Ils ont préparé un faux entretien dans lequel tu remercies Julien. » Elle ajouta une photographie prise dans un studio. Sur un écran, une femme portait une perruque grise. Sous l'image, on pouvait lire : MADELEINE — VOIX TEMPORAIRE.

Inès regarda la photo par-dessus mon épaule. « Mamie, ce n'est pas possible. »

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Je reconnus la perruque. Elle appartenait à mon atelier de théâtre amateur. Je l'avais prêtée à Aurore pour une pièce caritative, deux ans plus tôt. Elle l'avait gardée.

Cette fois, je ne me demandai plus seulement ce qu'ils avaient filmé. Je me demandai combien de versions de moi ils étaient prêts à fabriquer.

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